Les modernistes, lors de ces élections, ont vécu une chute d’Icare. Ils ont vu leurs ailes de cire fondre et sont tombés de très haut en se retrouvant face une réalité dure, triste et choquante, celle d’une défaite claire et nette devant le d’Ennahdha ou bien les populistes « d’Al Aridha ».
La victoire d’Ennahdha était attendue et prévisible aussi bien par les sondages que par les déclarations politico-politiciennes mais on ne s’attendait pas qu’elle soit aussi significative et écrasante que le révèlent les résultats des élections. Encore moins attendue, la victoire des «Pétitionnaires populaires» qui, contre toute attente, ont surgi de nulle part pour s’accaparer d’une multitude de sièges, à travers toutes les circonscriptions aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Pourquoi les modernistes n’ont-ils pas vu venir cette défaite ? Qu’est-ce qui leur a manqué ?
Les modernistes ont commis plusieurs erreurs qui leur ont été fatales. A commencer par leur division. En effet, ils se sont précipités à l’aube de la révolution à fonder des partis, de tendances semblables, à savoir démocrates, républicains, progressistes et modernistes. Ce mouvement a pris plusieurs couleurs mais les différences ne représentaient que des nuances idéologiques ou encore économiques. Des dizaines de partis, ayant obtenu leurs visas, ont entamé une série de meetings de sensibilisation et de recrutement de partisans et militants et ont élaboré, plus ou moins, habilement des projets de programmes.
La pluralité aurait été enrichissante si on pouvait temporiser l’expansion sociogéographique de ces partis, mais la date des élections était trop proche pour qu’on puisse se permettre le luxe d’expérimenter la scène politique. Neuf mois, à peine après la révolution du 14 janvier, la révolution devait accoucher d’un nouveau-né, la Constituante. Les jours étaient comptés et le «tâtonnement politique» n’était pas permis. Il ne faut cependant pas oublier que le désert politique légué par l’ancien régime, n’a pas facilité la tâche des nouveaux politiciens et l’apprentissage a coûté cher à ces «jeunes» partis.
Les partis démocrates modernistes ont également loupé leurs stratégies de marketing politique. Certains ont perdu trop de temps à insulter leurs adversaires, d’autres se sont contentés de lancer de beaux slogans pompeux et d’idéaux emphatiques, sans pour autant proposer des mesures concrètes et des solutions réelles qui répondent aux attentes du grand public.
Au lieu d’attirer «monsieur tout le monde», en quête d’emploi, d’éducation ou de soins, on s’adressait à une soi-disant élite plus connue sous le nom de «majorité silencieuse» qui est restée dans sa oisiveté, en clapotant sur leurs réseaux sociaux des messages plus ou moins intéressants mais qui manquaient de vie et de réalisme. En fait, les modernistes n’ont pas gardé le contact avec la réalité, le travail de terrain, le peuple et ses revendications. Ils ont parlé de projets ou de programmes parfois idéalistes ou idéologiques. Les plus riches parmi eux ont opté pour le matraquage publicitaire non ciblé et mal étudié qui, en fait, était une arme à double tranchant attirant autant d’amateurs amadoués que de détracteurs farouches.
De toutes les erreurs commises par les modernistes, la plus grave reste celle commise par les listes prétendues indépendantes. Ces listes, malgré la minorité de citoyens de bonne-foi qui y figurent, étaient surtout un fourre-tout d’arrivistes, d’opportunistes ou de faux révolutionnaires. Ces listes qui ont atteint le nombre faramineux de 700 et qui ont compté des milliers de candidats ont gaspillé les voix en les divisant en petits clans regroupant les familles, les amis, les voisins et les alliés des personnes têtes de listes, méconnues sur la scène politique mais qui « ne perdraient rien à se présenter pour la Constituante». Eh bien, ils ont beaucoup perdu, ils ont perdu des voix gaspillées, perdu leur argent, perdu leur temps et surtout ont fait perdre aux modernistes en tant qu’unité idéologique la chance d’une meilleure représentativité dans la Constituante.
Les progressistes, par ailleurs, étaient trop concentrés sur leur nombril pour voir la vraie dimension de leur adversaire. Cet adversaire, avec son expérience en matière politique et avec son passé de victime réprimée et torturée, a misé sur le citoyen en quête de valeurs morales et d’identité. Le Tunisien avait besoin de s’accrocher à une référence, à un modèle et c’est la fibre religieuse qui a tranché. Les modernistes ont beau dire qu’ils ne renient pas l’identité arabo-musulmane, l’accusation d’athéisme, attribuée à tort à la laïcité, a contribué à une réduction notable de sympathisants aux progressistes.
Il reste important de dire, également, que la plupart des modernistes se sont comportés d’une manière hautaine, s’adressant aux «intellos», parlant un langage difficile à déchiffrer et ne s’occupant pas des préoccupations du Tunisien modeste qui rêve d’emploi, de logement et non de liberté et de dignité. Les valeurs morales sont certes, très précieuses aux yeux des Tunisiens, mais le traitement du terre-à-terre des problèmes sociaux présente une urgence et c’est à partir de cela que le travail des politiciens devrait commencer.










