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Reportage : Le Kef se réveille de sa torpeur éthylique

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    La terrasse de l’hôtel Leklil surplombe la plaine et les collines verdoyantes du Kef. En cette fin du mois de mai, la piscine est vide, aucune table n’est dressée. « Avant la révolution, à cette période de l’année, l’hôtel faisait le plein, grâce aux habitants du Kef ou aux étrangers venus par le biais de circuits touristiques. Les locaux ne viennent plus car nous ne servons plus d’alcool, et puis, il n’y a plus de touristes ! », déplore le chef de réception.

    La vie suit son cours
    Sur la route menant au centre de la ville, le chauffeur de taxi est confiant et optimiste : « La ville est calme, tout ce qui se passe est normal, on ne peut pas demander au gouvernement de régler tous les problèmes tout de suite, il faut du temps. Ennahdha ou pas, c’est pareil ». Sur l’une des artères principales de la ville, le logo du parti islamiste est affiché sur les fenêtres d’un immeuble récemment rénové.
    Au deuxième étage, la porte du local est ouverte, deux hommes s’y trouvent, souriants et accueillants. « Malheureusement nous ne pouvons pas faire de déclaration, lance l’un d’eux, je vous invite à revenir plus tard lorsque le responsable sera là ». Le second sera plus bavard : « Ennahdha est dans notre cœur et dans notre esprit, c’est ce qui fait sa force, car la chose qui nous unit est l’Islam, cette quête spirituelle qui est en chacun de nous et les épreuves difficiles que nous avons surmontées ensemble. Nos relations avec les citoyens sont souvent difficiles mais notre union fait notre force ».

    Le vide après les élections
    Un autre immeuble, quelques rues plus loin, abritait, selon les indications des habitants, les locaux des deux alliés du parti Ennahdha, le CPR et Ettakatol. Au rez-de-chaussée, le local d’Ettakatol est fermé. Derrière les vitres, des pièces vidées, insalubres et en chantier. Seuls quelques autocollants illustrant le logo du parti témoignent de sa présence passée.
    Au dernier étage du même immeuble, les portes de l’ancien local du CPR sont également restées closes, sans aucune inscription, malgré la pancarte encore accrochée à l’entrée de l’immeuble. La même expérience se reproduira au PSG, le parti de Mohamed Kilani, et des habitants de la ville affirmeront que l’ancien PDP, aujourd’hui Parti républicain, a cessé toute activité dans la ville. « La campagne électorale est passée, pourquoi voulez-vous que l’on continue à faire de la politique ? », s’interroge un passant.
    Le gérant d’un publinet, dans le même quartier, s’exclame : « Pour moi, il n’y a qu’Ennahdha. J’ai eu des problèmes avec le propriétaire de mon local, il n’y a qu’eux qui m’ont aidé auprès des autorités ». Ce dernier explique qu’il avait été menacé d’expulsion par le propriétaire de l’immeuble dans lequel il a pu ouvrir son commerce grâce à un financement de l’Etat. Selon lui, le parti islamiste serait intervenu auprès du procureur de la République et des autorités compétentes pour stopper, avec succès, la procédure d’expulsion. « Je n’ai pas eu besoin d’aller les voir, ils ont fait ça tout seuls », précise-t-il.

    Ennahdha, bureau des doléances
    Mokhtar Lamouchi, député d’Ennahdha à l’Assemblée constituante, pour la circonscription du Kef, ne nie pas le fait que les citoyens confondent souvent parti et Etat. « Le problème est que les gens ne font pas la différence entre le parti qui a gagné les élections et l’Etat. Notre local est devenu un bureau du citoyen, où les habitants du Kef viennent, les uns à la suite des autres, faire part de leurs problèmes particuliers, pensant que nous avons le pouvoir de les régler. Lorsque nous essayons de leur expliquer qu’il y a une différence entre Ennahdha et les institutions publiques, ils deviennent agressifs, parfois violents. Nous essayons donc de les aider à chaque fois que nous le pouvons, en facilitant leurs démarches ou en les conseillant ». M. Lamouchi est au Kef à l’occasion de la semaine des députés, pendant laquelle il doit, théoriquement, rendre compte des travaux de la Constituante aux citoyens de la région. « On essai e d’organiser des rencontres, pour leur expliquer l’avancement dans l’écriture de la Constitution ou nos travaux au sein des commissions législatives de l’Assemblée, mais ils nous répondent que ces détails ne les intéressent pas, ils attendent de nous qu’on leur trouve du travail ! », déplore-t-il.

    Le calme avant la tempête

    « C’est vrai qu’ici même les soulards des bars ont voté Ennahdha, le parti joue le rôle de l’Etat et puis c’est parce que les islamistes se présentent comme de bons musulmans, pas pour des considérations sociales ou économiques », témoigne un autre chauffeur de taxi. De retour d’une réunion avec le gouverneur du Kef, le jeune homme n’apprécie guère cette situation. Selon lui, Ennahdha défend ses propres intérêts, non ceux de la région. « Le nouveau gouverneur est islamiste. Il parle bien, il arrive à convaincre. Quand tu sors de la réunion tu es calmé, mais il ne propose aucune solution ; pour les gens, il ne reste plus que la boisson ! ». Le chauffeur, politiquement actif, même s’il ne milite pas au sein d’un parti, participera à une manifestation prévue le jeudi 24 mai 2012 devant le siège du gouvernorat. « Grâce à Facebook, on a déjà réussi à réunir plusieurs centaines de personnes, on s’organise via les réseaux sociaux ». Il ajoutera que la grogne qui s’étend aujourd’hui à la région concerne la Loi de finances complémentaire, qui ne prévoit, pour le Kef, qu’une cinquantaine de projets, contre plus de deux cents pour des régions telles que Sidi Bouzid ou Kasserine. « Les principaux partis politiques, excepté Ennahdha, sont partis après les élections. Il ne reste que les islamistes et l’extrême gauche. Quant à Al Aridha, elle n’a jamais vraiment été visible ». « Nos élus ne défendent pas les intérêts de notre région, ils voulaient juste les sièges à l’Assemblée », conclut-il.

    Le lendemain matin, au siège de l’UGTT, aucun responsable n’est disponible. Le bureau régional se réunit en effet pour décider d’une grève générale qui sera annoncée plus tard, pour le 4 juin prochain.
    À quelques mètres de là, le local du Mopad (Mouvement populaire démocratique), est en effervescence. Plusieurs responsables régionaux du Mouvement sont présents, ainsi que le responsable du PSG. Des jeunes font irruption dans la salle, des rames de papier à la main. « Les gens ont tort de dire que les Keffois sont passifs. Regardez ces jeunes, ils n’appartiennent à aucun parti politique, mais ils sont là simplement parce que nous leur avons proposé notre aide, pour imprimer les communiqués et les affiches, en vue de la manifestation prévue demain », commente Mohamed Boulâabi, du PSG. Yamen Yakoubi, jeune professeur, un béret sur la tête et une barbe à la Che Guevara, est indigné : « Ils nous parlent de voiler les femmes ou de fermer les bars, alors que les jeunes sont au chômage et n’ont aucun espoir d’un avenir meilleur ! Pourquoi la ville était relativement calme jusqu’à présent ? Parce que nous ne sommes contre personne, nous avons voulu laisser à ce gouvernement le bénéfice du doute, mais depuis que la Loi de finances complémentaire a été votée, c’en est trop ! Ils accrochent des affiches dans les rues sur lesquelles il est inscrit : ‘il est temps que tu te voiles’ ou encore ‘il est temps que tu te mettes à prier’, et bien nous il est temps qu’on se bouge ! Le gouverneur, on va le faire dégager !»

    L’explosion

    Le jeudi matin, des centaines de Keffois sont réunis devant le gouvernorat du Kef. La manifestation se soldera par des affrontements avec les forces de l’ordre, des gaz lacrymogènes et des cocktails molotov, selon des témoins oculaires. « Si les principaux partis politiques ont mis la clé sous la porte, les Keffois seront toujours là ! », commente Adel Khelifi, responsable régional du Mopad.

    Monia Ben Hamadi

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