Par Inès Oueslati
Confrontée à des visages multiples, à plus d’une mouvance et d’un crédo, la Tunisie peine, depuis les derniers soubresauts politiques, à faire, de ce qui pourrait être une richesse, un réel atout. Les différentes tergiversations sociales et politiques révèlent une pluralité sur le plan des convictions et des croyances en tout genre. La Tunisie habituée jusque-là à l’unicité imposée fait un apprentissage difficile de la tolérance.
« En parcourant des archives de journaux parus dans les années 80 et début 90, j’ai retrouvé ce qui résume notre problème : les mêmes rancunes imprégnées de gamineries entre islamistes, gauchistes et modernistes… avec les mêmes têtes que les cheveux blancs ont couvertes, les mêmes visages que les rides ont marqués… les mêmes cerveaux qui raisonnent d’une manière partisane et non nationaliste et avec les mêmes cœurs malades qui prônent l’exclusion réciproque, l’extirpation, l’éradication… ». C’est ce qu’a écrit Om Zied, une figure consensuelle bénéficiant d’une crédibilité auprès des différents acteurs politiques de la place ou presque.
Les querelles qui se poursuivent depuis les changements ayant marqué la scène nationale découlent d’un différend de taille entre les figures faisant office de leaders. Alors qu’ils s’étaient unis contre la dictature, les opposants d’hier n’arrivent toujours pas à trouver un compromis poussant la problématique à son paroxysme et la crise à un point où la solution semble des plus difficiles à amorcer.
Tout un pays est livré en pâture à une classe politique aux appartenances multiples, mais habituée au règne d’une dominante unique. Une classe politique dont une partie est passée du statut d’opprimé à celui d’oppresseur, de celui du lésé à celui du zélé tirant de sa nouvelle position de force de quoi se récompenser elle-même des années de résistance pourtant fructueuse et de quoi combattre ses propres amis de combat.
Le malaise est certain et la cohabitation est difficile. Gauche et droite de différentes allures, citoyens de différentes obédiences peinent à vivre ensemble. Car le vivre-ensemble n’est pas chose aisée, c’est un exercice constant, susceptible de subir des déraillements à plus d’un égard. Le cas français des propos à caractère racial visant Christiane Taubira, actuel garde des Sceaux, ministre de la Justice, est révélateur de la fragilité qui caractérise une tradition vaillamment sauvegardée dans un pays qui en a fait sa devise (« Liberté, égalité, fraternité » étant le triptyque caractéristique des valeurs républicaines françaises).
La pluralité des composantes de la scène politique, reflet d’une société aux visages multiples, ne peut se consolider et constituer une richesse nationale que dans le cadre du respect de l’Autre, de ses valeurs et de ses aspirations. La dichotomie entre les classes sociales et entre les différentes croyances ne doit, en aucun cas, teinter d’aigreur les relations entre les citoyens et impacter, en conséquent, le paysage politique et même médiatique.
Nous assistons désormais à une scission entre modernistes et adeptes de la pensée musulmane radicale. Celle-ci s’exerce paradoxalement du côté des deux camps. Car même ceux qui prônent la pensée libérale, qui affichent une modernité, un esprit critique et qui se dressent, en cette période charnière comme les nouveaux chantres des libertés, se trahissent en formulant répliques et allusions à l’apparence et préjugés basés sur de tels jugements.
La mise à l’écart des islamistes lors des différentes phases marquantes de la politique tunisienne a abouti à une implosion les propulsant au pouvoir. La marginalisation des autres acteurs de la scène politique actuellement les fera peut-être accéder au pouvoir de nouveau. Mais a-t-on besoin, par tous les épisodes marquant notre histoire commune, de passer par de telles divisions ? Ne pouvons-nous pas, alors que la notion actuelle de Troïka a démontré ses limites, la dépasser pour accéder à une formule autre ? Certes nous sommes parvenus à une nouvelle formule de décision, mais quartet et autres rassemblements, même en marge de l’exercice du pouvoir, semblent voués à l’échec si l’exclusion sur fond de complaisance partisane reste de mise.
Un compromis doit être trouvé rapidement pour faire sortir le pays de sa crise, pour que les querelles partisanes n’infestent pas le tissu social et que la tolérance ayant caractérisé notre pays ne cède pas la place à un sectarisme et un népotisme rappelant des pratiques d’un autre temps. Une « démocratie consensuelle » pourrait éventuellement être mise en place afin de préserver l’avenir politique et économique du pays.
Alors que la« démocratie », implique une forme d’organisation politique engendrant par le vote où la majorité l’emporte, une suprématie d’une partie aux dépens de l’autre, une « démocratie consensuelle » permettra d’élargir le champs des décideurs et de faire participer plus d’un « gagnant » à l’enjeu national de la gouvernance. La tyrannie de la majorité se fera moins perceptible et la pluralité représentative en sera plus effective et plus efficiente. Une certaine forme de tolérance vis-à-vis de l’Autre nous rappelant que l’adversaire et potentiel ennemi est surtout compagnon de route, que la route est longue et que l’enjeu est incommensurable.










