Par Mourad El Hattab
En janvier 1990, Michel Rocard, ex-Premier ministre français a déclaré que la France ne pouvait accueillir toute la misère du monde. Il s’agit d’une proclamation faite dans un contexte justifiant une politique anti-immigration. Par parallélisme des formes, la problématique actuelle dans notre pays réside dans le fait que les marges de manouvre de L’Etat ont atteint leurs limites pour supporter tous les malheurs économiques et sociaux endurés depuis deux ans par le peuple. Les solutions qui existent ne peuvent être que palliatives pour éviter le pire.
Sans remuer le couteau, on est devant le fait accompli, une débâcle institutionnelle, des finances publiques présentant un déficit hors normes, un pouvoir d’achat de nos compatriotes qui a baissé entre 2012 et 2013 de 22% au point qu’on évoque la formation d’un mouvement citoyen pour inculper les gouvernements précédents pour mauvaise gouvernance.
On parle aussi de la découverte de cadavres dans les tiroirs vu que des dossiers brûlants n’ont, carrément, pas été traités. Autre question, est-il possible d’assainir l’Administration et les institutions publiques des nominations partisanes ? Le risque est de bafouer les droits d’occupation de postes fonctionnels juste pour appartenance à une mouvance politique donnée.
Réconcilier l’économique et le social est une mission fort délicate : pas de recrutements et recours massif à l’endettement extérieur rien que pour nourrir des bouches. Toutefois, quid du développement des régions en souffrance, de mener à bien les négociations sociales, de compter la dette intérieure en misant sur la réussite de l’émission d’un grand emprunt obligataire public jugulant le déficit de trésorerie de L’Etat et promouvoir un partenariat public-privé sauvant ce qui reste des meubles.
Vers un renouveau du rôle de L’Etat
Les discours officiels de ces derniers jours ont mis en exergue, d’une manière ou d’une autre, la nécessité du renouveau du rôle de l’Etat. Les argumentations sont portées par une prise en considération du rôle qu’elle devrait assumer dans sa démarche au niveau des déterminants de la croissance en misant, d’une part, sur la dynamisation de la création de richesse à travers la valorisation du capital humain et sur l’importance de préserver les déterminants de l’unité sociale, d’autre part.
Cependant, résoudre cette équation exige une grande clairvoyance du fait que le capital social se superpose avec les missions des institutions et les interactions qui se créent notamment en termes de mouvements. Il existe de plus en plus de preuves que la cohésion sociale est cruciale pour la croissance économique même à très court terme. Le capital social génère donc des externalités patentes par la diffusion de conscience valorisante qui acquitteraient, en sa faveur, un concours public.
Actuellement, on est dans une polémique assez ancienne sur les missions distinctives de l’Etat en rapport avec les contraintes économiques, spécifiquement en temps de chocs, sur le plan de la normalisation des dispositifs socioéconomiques. Dans ce contexte, on a noté une ouverture vue de deux perspectives. La première conçoit le renouveau du rôle de L’Etat en termes de gestion d’une taille adéquate des dépenses publiques, alors que la seconde s’appuie, largement, sur les nouveautés en matière du concept de la bonne gouvernance.
Pour dresser les contours de la problématique actuelle en Tunisie à double circonspection économique et sociale, les variables les plus pesantes à maîtriser s’articulent autour de six classes essentielles. Ces volets ayant trait au changement politique et au respect des droits et des libertés fondamentales, la stabilité et la lutte contre la violence, l’efficience des actions gouvernementales, la qualité des démarches de régulation, l’espace juridique permettant de gouverner les interférences sociales et économiques et enfin le pointage de la corruption à travers l’estimation des perceptions de celle-ci par les citoyens toutes franges confondues.
Le Gouvernement actuel a accepté pleinement de prendre un grand risque social, situation économique et financière oblige, toujours est-il que la stratégie pour le gérer en ce qui concerne l’évitement de ses dommages collatéraux, sa quantification précise et sa couverture de façon adéquate soient bien étudiées.
Le risque socio-économique, vers une conception plurielle
La crise en Tunisie est composite de part les limites des choix économiques et sociaux et le chaos qui dure depuis deux ans. Un changement commun, en synergie avec les acteurs de la société civile s’impose.
Au-delà d’une partance vitale, l’adoption de nouveaux choix pourrait stimuler les ajustements fondamentaux d’ordre économique et social afin de soutenir les autorités publiques, les firmes et les citoyens à changer d’attitudes pour aller vers une sphère plus solidaire et juste.
Il est judicieux de promouvoir un discours démontrant l’importance de la démarche solidaire par des propositions ancrant la croissance dans des pensées amples. Celles d’une mutation de trajectoire de l’économie et d’un nouveau modèle de société consacrant la position centrale de l’Homme par rapport à celle de l’Etat ou du capital.
Les acteurs politiques et économiques ainsi que ceux de la société civile désireux de profiter des leçons de la crise doivent plaider pour un nouveau style de développement respectueux des hommes, de la valeur du travail et des territoires. Il est évident d’agir rapidement afin de trouver de nouveaux remèdes avant que les dogmes de l’absurdité ne s’organisent.
Les centaines de milliards mobilisés pour assurer la stabilité du système financier local et les plans de relance de l’économie nécessitant des injections extérieures massives de fonds ne font que paradoxalement donner une légitimité à l’interventionnisme de l’Etat.
On constate que ceci fait retourner la vocation de l’Etat meneur du jeu. Dans le même ordre d’idées, la sévérité et l’aspect systémique de la crise font que les essais de reprise n’arriveront pas à freiner son expansion et son creusage, encore moins à trouver les chemins de correction, sans s’assaillir directement aux défaillances graves du système économique dans son ensemble.
Ne pas saisir les mesures de redressement à porter à l’ensemble des problèmes vitaux et s’arrêter à allouer des ressources financières qui seront soldées par l’inflation ou l’imposition, c’est risquer toute issue de crise.
Les gouvernants doivent admettre le débat démocratique et la redevabilité aux citoyens sur le contenu des redressements cruciaux. Ils sont appelés à arranger leur action avec celles des besoins des populations, à prendre mieux en compte les enjeux sociaux, écologiques et démocratiques et à s’investir, en puissance, socialement.
Il s’agit ainsi de garantir des conditions de mise en place d’une économie plurielle où le marché est régulé, où les bornes à la mise en compétition ne soient pas altérés par les abus et où le droit à l’initiative socio-économique est avéré et rénové.
*Spécialiste en gestion des risques financiers










