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Le président qui n’existe pas et qu’on se doit d’inventer

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    Par Nizar BAHLOUL

    « Si Mehdi Jomâa n’existait pas, on l’aurait inventé ! ». La déclaration de Béji Caïd Essebsi, président de Nidaa Tounes, à propos de l’actuel chef du gouvernement, a quelque chose de métaphysique.
    La phrase originelle appartient à Voltaire et dit : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ».
    On en est à ce point en Tunisie. Le désespoir est tel que l’on divinise un chef de gouvernement ayant à peine trois mois d’exercice. Avec Mehdi Jomâa, nous sommes revenus de loin, semble dire M. Caïd Essebsi. Il est vrai qu’il n’y a aucun point commun entre M. Jomâa et ses deux prédécesseurs. De là à en faire une divinité, il n’y avait qu’un pas que M. Caïd Essebsi a franchi entre les lignes. Sans le paraître. Cela n’aurait pas pu échapper aux férus de Voltaire.
    Pour les autres, ils devraient s’attendre un jour à une phrase du genre : « Mehdi Jomâa est le Mehdi Montadhar ». Ce Mehdi, « sauveur » attendu des musulmans qui devrait apparaître à la fin des temps, tel qu’annoncé par certains hadiths. Eh oui, le désespoir en est à ce point !

    Premier dans les sondages du mois de mai, il a soudainement disparu de ceux du mois de juin. Mais cette disparition du tableau de bord ne signifie pas que Mehdi Jomâa ait disparu de la réalité. Pas moins de 30% des Tunisiens aimeraient voir leur chef de gouvernement occuper la législature suprême. Il incarne un espoir. Même si Mehdi Jomâa n’a rien fait de concret et de spectaculaire, les Tunisiens avaient besoin de cet espoir. Ils ont besoin de croire en quelque chose de divin pour dire qu’il y a une vie meilleure qui nous attend.
    Depuis la révolution, qu’a-t-on eu à la tête de l’Etat ? Un président de la République octogénaire quasi-absent de la scène puis un autre dont les frasques ne se comptent plus et qui traite ses « sujets » d’ignares.
    A la tête du gouvernement, on a eu un « calife » qui s’interrogeait où est son gouvernement et un autre qui regardait devant et a été surpris par derrière.
    Forcément, avec ce constat simpliste, trop simpliste même, Mehdi Jomâa et son élégance à l’Obama, ne peut qu’incarner le rêve. L’espoir.
    Mais concrètement, de quoi ou de qui avons-nous besoin ?

    La campagne électorale a commencé. Ceux qui se voient futurs présidents de la République se bousculent sur le plateau de Samir El Wafi. Ils commencent à mouiller la chemise et organisent leurs meetings non déclarés dans les régions. D’autres sont entre deux avions pour trouver les financements nécessaires à leur campagne. Les surenchères dans les coulisses battent leur plein.
    Au départ de la course, il y a ceux qu’on connait déjà, tels Moncef Marzouki, Béji Caïd Essebsi, Ahmed Néjib Chebbi, Mustapha Ben Jaâfar ou Hamadi Jebali. Ils font tellement de tintamarre qu’ils paraissent comme incontournables. Pire, ils croient fortement qu’ils sont incontournables.
    Et il y a ceux qui attendent l’opportunité pour se faire une place de « présidentiable ». Ils se positionnent, assistent aux meetings, ne refusent pas d’interviews, observent les sondages, lancent des peaux de banane à des « camarades » ou des « adversaires ». Il s’agit notamment de Mohamed Abbou (ou peut-être Samia Abbou), Kamel Morjane, Yassine Brahim, Abdelkrim Harouni, Abdellatif Mekki ou Samir Dilou. Oui, tout ce beau monde y croit. Et chacun d’eux attend le moment propice pour incarner, à son tour, l’espoir.
    Dernière catégorie, ceux qui ne sont visiblement pas dans la politique, qu’on ne voit pas dans les médias et qui travaillent en silence. En catimini. Ceux là, n’attendent pas une opportunité, mais attendent leur heure. Elle peut sonner cette année ou dans cinq ans, mais ils croient fortement qu’elle va sonner un jour. Et ils pensent que lorsqu’elle va sonner, ils bénéficieront d’un préjugé favorable. Dans cette catégorie, il y a, notamment, Abderrahim Zouari, Mondher Zenaïdi et Mustapha Kamel Nabli.

    Il y a un an, personne ne connaissait Mehdi Jomâa, ou alors à peine. Aujourd’hui, le monsieur est à 30% d’intentions de vote sans avoir rien fait. Non seulement il n’est pas candidat, mais il a en plus juré ses grands dieux, à maintes reprises, qu’il ne le sera pas. A ce rythme, s’il fait quelque chose de palpable, il montera à plus de 50%. Que ferait-on à ce moment là ? Une mounechda ? On descend dans la rue comme les Egyptiens pour le pousser à candidater et sauver la Tunisie ?
    Chef de gouvernement par consensus, il pourrait être président de la République par consensus. Pourquoi pas après tout ?
    La vérité est que les Tunisiens fonctionnent par l’émotionnel. Ils sont capables de catapulter une personne à la tête des sondages, juste parce qu’elle a représenté un rêve ou a mené un discours plaisant. On en a vu d’autres, comme le cas de Kaïs Saïed, introduit dans les sondages sans qu’il ne le demande ou le sache. Il n’y a même pas pensé et, pour certains, il était devenu présidentiable !
    Mehdi Jomâa est devenu le préféré des Tunisiens et a surclassé en quelques semaines des chefs de partis bien établis dans le paysage.
    Comme lui, il n’est pas interdit de croire qu’un nouveau personnage vienne d’on ne sait quel chapeau, atterrissant d’on ne sait quel avion, et devienne, le premier dans les sondages pour la présidentielle. Cette personne existe et observe le paysage de loin. Et si elle n’existe pas, on l’inventera pour vous. Parole de Béji Caïd Essebsi, ou de Voltaire…

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