Dix Tunisiens ont été pris vendredi dernier en otage, à Tripoli. Les dix sont des diplomates, c\’est-à-dire qu’ils sont, théoriquement, les représentants officiels de dix millions de Tunisiens.
Dans d’autres pays, pareille affaire aurait mobilisé l’ensemble des hommes politiques et de leurs partis. Dans le nôtre, nos partis sont plutôt préoccupés par leur propre image et par leurs propres batailles. Les Tunisiens en otage, voire les Tunisiens et la Tunisie tout court, ils s’en moquent.
Samedi 13 juin, c\’est-à-dire au lendemain même de la prise d’otage, les partis spécialisés en surenchères patriotiques et révolutionnaires étaient rassemblés à l’avenue Habib Bourguiba, pour crier « Où est le pétrole ? » et « Ouvrez le dossier ! ». Toutes les réponses données précédemment sur le sujet, par les experts et par les officiels, n’ont pas réussi à arrêter le manège des leaders de ces partis qui cherchent à déstabiliser les entités de l’Etat et à faire douter les Tunisiens de leurs gouvernants. On est tenté de dire « Où est votre cerveau ? Ouvrez vos méninges ! ». A quoi bon ? Cela a déjà été dit. Au lendemain de la prise d’otage de nos compatriotes en Libye, je serai tenté de dire « Où est votre patriotisme, où est votre humanité ?». Alors qu’une manifestation hebdomadaire, mobilisant des centaines de personnes, est organisée par les chercheurs de pétrole, des partis comme Attayar de Mohamed Abbou se contentent d’un simple communiqué pour dénoncer la prise d’otage de nos diplomates. Il est difficile, c’est vrai, de parler patriotisme et humanisme à ceux qui, dans leurs discours, parlent de potences et de terres brûlées !
Jeudi dernier, le ministre de l’Education, Néji Djelloul, a pris la décision unilatérale de faire réussir tous les élèves du primaire. Le ministre a été acculé à ses derniers retranchements par des syndicats qui ne voulaient rien entendre. Après des grèves à répétition, les enseignants du primaire ont annoncé qu’il n’y aura ni examens, ni conseils de classe. On les a vus, comme de vulgaires bandits, brandir des pancartes injurieuses à l’encontre du ministre. On les a entendus en prononcer des vertes et des pas mûres devant leurs propres élèves. On les a vus agresser et injurier des journalistes venus faire leur travail. Un enseignant qui ne respecte pas la loi, qui ne respecte pas sa profession, qui ne respecte pas l’opinion contraire n’est pas digne d’être enseignant. Un enseignant qui ose prendre ses élèves en otage ne peut pas être considéré comme tel. Ces enseignants méritent le licenciement immédiat pour usurpation d’identité !
Il se trouve que Néji Djelloul n’est pas encore Poutine (dommage !) et son seul souci était de sauver nos enfants des griffes de leurs enseignants. Sa décision spectaculaire sera applaudie par ceux qui ont le même souci que lui. Elle sera critiquée par ceux-là mêmes qui cherchent le pétrole.
Quand on a des enfants en otage, on les sauve d’abord et on discute après, mais le sens des priorités n’est pas le même pour tous.
Maintenant que nos enfants sont sauvés des griffes des grévistes, discutons ! Quel est le problème si ces élèves passent à la classe supérieure sans leurs examens de fin d’année ? Et en quoi leurs enseignants vont-ils les examiner ? Pour les leçons qui ne leur ont pas été dispensées durant les grèves ? Ou pour celles dispensées au cours des deux premiers trimestres et pour lesquelles ils ont déjà été interrogés ?
Et puis qui va leur faire passer ces examens ? Ces mêmes enseignants qui observent des grèves illégales, prennent des élèves en otage, injurient le ministre et agressent des journalistes ? Non merci !
Mais le débat relatif à cette décision ministérielle unilatérale ne saurait s’arrêter à ces trois questions terre-à-terre et conjoncturelles. Dans les pays développés, on ne fait plus d’examens de fin d’année. Il y a des passages automatiques de classe et de simples évaluations des élèves. En théorie, dans ces pays là, les enseignants ont bien fait leur travail et les élèves ont bien appris leurs leçons. On n’interroge plus les élèves sur des leçons qu’on leur a, nous-mêmes, bien donné. Cela relève de l’absurde. Je donne une leçon puis je vérifie si l’élève a bien appris ! Si l’élève n’a pas bien appris sa leçon, c’est qu’il y a un problème chez le donneur et non chez le receveur. Pareil sujet mérite débat, un long débat. On pourrait même faire des assises de l’Education nationale pour en débattre.
En arrivant à la tête du ministère, Néji Djelloul avait beaucoup de projets similaires. Il voulait réformer en profondeur l’enseignement pour sauver nos enfants et leurs enseignants. Au lieu de quoi, il a consacré tout son temps, depuis qu’il est à Bab Bnet, à débattre des grèves et des augmentations de salaire. L’unique souci des enseignants était résumé en des grèves et des intérêts mercantiles. Je ne généralise pas, bien entendu, et je suis persuadé que bon nombre d’enseignants sont réellement soucieux des intérêts de leurs élèves. Ces enseignants auraient pu aider le ministre à la réforme de l’Education, mais ces enseignants ne sont pas aussi bruyants et nocifs que les autres.
Messieurs-dames les enseignants qui injurient le ministre et agressent les journalistes, si vous cherchez à améliorer vos revenus, allez chercher le pétrole et laissez nos enfants tranquilles ! Nous avons des partis spécialisés en la matière !
Ce qu’a fait Néji Djelloul à l’Education mérite d’être élargi à d’autres secteurs. Sa décision radicale a sauvé l’année scolaire de nos élèves, il faudrait d’autres décisions radicales similaires pour sauver le pays. Le ministre et tout le gouvernement derrière lui doivent se rappeler tous les jours qu’ils ont une légitimité électorale qui les autorise à décider tout ce qui est bon pour le pays.
Nous avons une guerre à nos frontières, une crise économique de plus en plus aigüe, un chômage record, une croissance chancelante et une productivité dramatique. L’heure n’est ni aux grèves, ni aux revendications, mais au travail et uniquement le travail. S’il faut des réformes douloureuses, des décisions courageuses, des restructurations ou des opérations de privatisation pour sauver le pays et booster son économie, que ce gouvernement les fasse, sans craindre le « qu’en dira-t-on ».
Habib Essid se doit de rugir et de frapper du poing sur la table, comme l’a fait Néji Djelloul, pour imposer son autorité et entreprendre les réformes nécessaires. Si la légitimité électorale n’est pas une carte blanche pour que le gouvernement fasse ce qu’il veut, elle ne signifie pas non plus que l’on doit consulter tous les partenaires sociaux et politiques pour chaque chose que l’on veut. Et encore moins que l’on doit reculer ou s’arrêter à chaque fois qu’un tartempion représenté par trois sièges au parlement oppose son véto.
L’intérêt général prime sur tout et que ceux qui veulent améliorer leurs conditions de vie avec l’assistanat de l’Etat aillent chercher du pétrole !










