Par Nizar Bahloul
Le palais de Carthage devrait abriter mardi 13 mars 2018 une nouvelle réunion des signataires du Pacte de Carthage, sous la présidence de Béji Caïd Essebsi. A l’ordre du jour, la situation économique dramatique, le déficit commercial, le dinar chancelant et nos réserves en devises qui fondent comme neige au soleil. Les principaux indicateurs ne sont pas du tout bons. L’inflation est à 7,1% (un record sur 10 ans), le déficit commercial est de 2215 MDT avec un taux de couverture de 74,9%, l’euro s’échange à 2,98 officiellement et entre 3,1 et 3,3 dans les banques et les agences (un record absolu) et les réserves en devises sont de 77 jours (à la date du 9 mars, soit un record sur 20 ans). En guise d’anti-inflammatoire, le TMM a été fixé à 5,81% ce qui a pour conséquence d’encourager l’épargne (CQFD) et de décourager l’investissement. Au vu des chiffres ci-dessus, le diagnostic est clair, le pays a besoin d’une véritable opération chirurgicale. Au lieu de quoi, on est en train de lui administrer des calmants sous forme d’antalgiques. Plutôt que de pousser les gens à travailler et produire davantage pour réduire le déficit et l’inflation et faire hausser le dinar, on est en train d’augmenter taxes et impôts. Plutôt que d’encourager l’investissement, on encourage l’épargne. Plutôt que d’affronter le commerce informel, on pénalise le commerce légal. Plutôt que de pousser les investisseurs à créer de la croissance et de l’emploi, on les pousse à fermer boutique, via les taxes, impôts, bureaucratie, grèves et redressements.
La réunion du palais de Carthage de demain va donc établir le diagnostic et les remèdes nécessaires énumérés ci-dessus. D’après les rumeurs circulant avec insistance et d’après les déclarations de la Centrale syndicale de ces derniers jours, on devrait proposer la solution « miracle » (et la plus facile) consistant à changer le toubib qu’on a chargé, il y a 18 mois, de faire l’opération chirurgicale.
Le toubib s’appelle Youssef Chahed et c’est lui qui devrait servir (selon les bruits de couloir) de parfait bouc émissaire pour justifier l’échec et la situation actuelle.
Est-ce sérieux ? Personnellement, je refuse de croire à cette option retenue de décharger Youssef Chahed de sa mission. Mais vu que ce pays marche sur la tête depuis quelque temps, vu que l’UGTT insiste à le fragiliser, tout comme son parti Nidaa Tounes, rien n’est exclu.
De quoi se mêle l’UGTT et pourquoi s’ingère-t-elle dans le gouvernement ? En théorie, dans un pays normal, la centrale syndicale n’a pas à s’immiscer dans la composition gouvernementale et encore moins à donner son avis sur le nom de son chef. En réalité, tout le monde a peur de l’UGTT bien que son poids réel n’a jamais été aussi faible avec son nombre d’adhérents inférieur à celui des fans de l’Espérance sportive de Tunis. L’UGTT ne pèse plus deux millions de membres comme jadis et ne tient debout que parce que l’Etat la soutient en jouant au préleveur de cotisations et en fermant les yeux sur les multiples abus de ses syndiqués. Si Nidaa Tounes (ou Ennahdha) cherchaient vraiment à soutenir le gouvernement et à fragiliser l’UGTT, ils auraient mobilisé les masses pour s’élever contre les abus de Lassâad Yaâcoubi qui prend nos enfants en otage.
Sauf que voilà, l’UGTT est associée au pouvoir depuis 2011, on l’appelle au secours face à la troïka, on l’envoie jouer aux pompiers au Kamour et à Gafsa à la place du gouvernement et on l’épargne de toute critique qui la fâche. On se plie en quatre pour satisfaire ses caprices et limoger les ministres guerriers (Néji Jelloul et Said Aïdi en savent quelque chose). L’UGTT est comme cette femme qu’on dénigre entre machos aux cafés et devant laquelle on se tapisse quand on rentre à la maison. Et puisque l’UGTT est membre à part entière du Pacte de Carthage (avec 2-3 ministres au sein du gouvernement), il est tout à fait normal que son chef, Noureddine Taboubi, dicte le comportement de Youssef Chahed, lui dresse les lignes rouges et exige sa démission en cas de désobéissance.
Même constat de désobéissance du « gamin » chez Nidaa et Ennahdha qui ne lui pardonnent pas son refus de procéder à plusieurs nominations, sa guerre contre la corruption et, surtout, d’avoir mis leur grand ami Chafik Jarraya en taule. Aussi bien Nidaa qu’Ennahdha (et une bonne partie des autres partis, y compris ceux qui se targuent d’être très propres) vivent d’argent à l’origine inconnue et j’aimerais écrire de l’argent sale. Ils vivent de l’argent de contrebande et grâce aux évadés fiscaux. Les contrebandiers et délinquants fiscaux sont présents dans les listes électorales des prochaines Municipales et figurent aujourd’hui parmi les députés. Ce n’est pas par hasard que l’ARP bloque les lois et les mesures liées à la transparence et contrant le blanchiment d’argent.
Quand il a pris son poste en août 2016, la mission de Youssef Chahed était claire : procéder à l’opération chirurgicale nécessaire. Le diagnostic a été établi depuis des années et aussi bien nos experts et analystes économiques que nos partenaires étrangers ou encore les instances monétaires internationales sont d’accord sur ce diagnostic et sur ce qu’il faut faire. M. Chahed a entamé sa chirurgie depuis 2016. Il a commencé à lutter contre la contrebande et la corruption, il réfléchit aux privatisations qu’il faudrait effectuer et il a entamé les réformes profondes nécessaires. Mais voilà qu’en pleine opération, on lui coupe l’électricité du bloc chirurgical, on refuse de lui donner les scalpels nécessaires, on lui met une ouvrière en guise d’infirmière et on le prive des marges de manœuvre nécessaires à son action. Pire, on ne cesse de l’importuner pendant son opération et ce sont ses premiers partenaires (Nidaa, UGTT) supposés le soutenir, qui sont là pour l’empêcher de rouler normalement en cherchant à lui imposer les fameux antalgiques et anti-inflammatoires au lieu de s’attaquer aux tumeurs qui rongent le corps.
Selon les rumeurs donc, c’est lui qu’on va chercher à limoger et peu importe le très mauvais signal que l’on va envoyer avec un tel limogeage. Peu importe que son successeur (quel que soit son nom) va perdre une bonne centaine de jours pour comprendre son nouveau travail et qu’il va, ensuite, tenter de procéder à la même opération chirurgicale que son prédécesseur.
Au vu de l’identité de ceux qui appellent au départ de Youssef Chahed, une vérité saute aux yeux : l’actuel chef du gouvernement dérange. S’il réussit sa mission, ce sera la porte ouverte pour lui en 2019. Cela dérange tous les coqs et paons des partis politiques, à commencer par ceux de Nidaa. Cela dérange tous les contrebandiers et les corrompus empêchés de tourner en rond à cause de la guerre ouverte qu’il mène contre eux. Youssef Chahed est coupable d’avoir commencé à réussir ou, du moins, d’avoir pris la voie qui pourrait mener au succès. Politiquement, ceci est un crime, surtout à l’encontre de ceux qui l’ont nommé. Ils ont pensé avoir mis un « tartour » à la Kasbah et voilà qu’il s’avère que celui-ci caracole à la tête des sondages et commence à avoir des prétentions supérieures à celles qu’on lui a attribuées au départ. Et comme il est redevable à ceux qui l’ont nommé, il se devait d’être obéissant. Faute de quoi, on le limoge ! Il n’y a que du bénéfice, il servira de bouc émissaire et on pourra s’essuyer les pieds dessus ! Chafik Jarraya (et autres) pourraient quitter la prison, on remet à l’après-2019 les décisions impopulaires et douloureuses et on peut procéder aux nominations des amis dans les postes-clés de l’administration. En clair, le départ de Youssef Chahed arrange tout le monde, sauf la Tunisie !










