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Un chef de gouvernement ne devrait pas dire ça

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    Par Nizar Bahloul

     

    Youssef Chahed est descendu dans l’arène et a frappé fort Hafedh Caïd Essebsi, mardi 29 mai 2018. Un discours concis et incisif à l’issue duquel beaucoup ont applaudi un chef du gouvernement « qui en a ». Un politicien qui répond à un chef autoproclamé de parti et fils du président de la République, de surcroit, cela ravive l’ambiance. Après tout, il ne fait que rendre la monnaie de sa pièce à un « fils à papa » qui en a fait trop. Hafedh Caïd Essebsi a beaucoup exagéré. Les réactions positives à propos du discours ont fusé, les gens adorent les bagarres et le voyeurisme. Youssef Chahed a frappé en plein dans le mille et tant mieux pour lui s’il est applaudi par un large pan de la population qui va des simples gens apolitiques aux observateurs les plus avisés. La bagarre a un peu trop duré et c’est Hafedh Caïd Essebsi qui a tiré le premier.

    En dépit de ces réactions positives, il y a quand même eu des voix pour critiquer le comportement et le discours de Youssef Chahed. Certains, voire beaucoup, sont mus par des calculs partisans. Beaucoup parmi les critiques du chef du gouvernement figurent parmi les adversaires politiques de son propre bord, à commencer par l’entourage de Hafedh Caïd Essebsi, bien entendu, mais aussi par les entourages de Mohsen Marzouk et Saïd Aïdi. Il y a inévitablement les adversaires politiques naturels, tels Attayar et le Front populaire, et puis il y a les « puristes » qui ont une idée précise de ce qu’est un homme d’Etat et de ce que doit être son comportement.

     

    Sur le fond, Youssef Chahed a tout à fait raison et le contenu de son discours est légitime et justifié. Il prend à témoin l’opinion publique et lui explique ce qui se passe dans les coulisses et comment sa propre famille politique, avec à sa tête Hafedh Caïd Essebsi, est en train de lui mettre les bâtons dans les roues et privilégie ses intérêts personnels aux dépens des intérêts du pays. Youssef Chahed n’a fait que dire, hier, ce que les observateurs et les médias répètent depuis plusieurs semaines. Certains en particulier, dont Business News, Le Maghreb, Mosaïque, Assabah, Akher Khabar, Acharâa el Magharibi, Kapitalis, Tunisie Telegraph…, sont montés au créneau pour dénoncer le comportement hostile et affligeant de Hafedh Caïd Essebsi, sans se soucier aucunement des menaces et des insultes subies en retour par l’entourage du « prince ». Je le répète, nous ne faisons que défendre les intérêts de la République et de ce que nous pensons être l’intérêt du pays.

    Sur le fond, donc, Youssef Chahed avait raison de réagir comme il l’a fait et de prendre à témoin une opinion désabusée, déçue et en manque total de confiance envers toute sa classe politique. Il fallait rassurer cette opinion et lui expliquer ce qui se passe.

     

    Sauf que l’intervention télévisée de Youssef Chahed comporte un gros problème de forme car un chef du gouvernement, constitutionnellement le premier chef de l’exécutif, au vu de ses prérogatives, n’a pas à se comporter comme il l’a fait hier.

    Il est vrai que les choses ont changé depuis quelques années et le comportement de plusieurs présidents de la République et Premiers ministres a changé. Le populisme gagne des galons et le respect protocolaire de la fonction n’est plus vraiment ce qu’il était à la fin du XXème siècle. Il suffit de voir comment se comportait Silvio Berlusconi ou Nicolas Sarkozy ou de voir comment agit actuellement  Donald Trump pour se dire que le populisme a de beaux jours devant lui vu tous les dividendes qu’il rapporte. Sauf que ces exemples cités demeurent des exceptions et un chef de gouvernement ne devrait pas dire ça, pour paraphraser les confrères Gérard Davet et Fabrice Lhomme, auteurs du pamphlet « Un président ne devrait pas dire ça » rédigé à propos de François Hollande.

     

    Il est évident que Youssef Chahed est dans son bon droit et se devait de répondre à Hafedh Caïd Essebsi, après la suspension de l’Accord de Carthage II, et l’insistance humiliante du directeur de Nidaa Tounes à le limoger. Sauf que Youssef Chahed aurait dû rester au dessus et ne pas s’amuser à descendre répondre un « fils à papa gâté » qui pleurniche parce qu’on ne lui a pas donné ce qu’il voulait. De par ses fonctions, de par son statut, de par l’aura qu’il se doit de se donner à lui-même, il se devait de rester au dessus et de laisser ses partisans répondre à sa place. Et ses partisans, au sein de Nidaa et ailleurs, sont nombreux.

    Avant l’heure, ce n’est pas encore l’heure et après l’heure, ce n’est plus l’heure. Or l’heure H n’est pas encore venue pour que Youssef Chahed réponde en personne à Hafedh Caïd Essebsi.

    En supposant que cette heure H soit venue, Youssef Chahed ayant peut-être des éléments qui nous échappent pour mieux estimer l’heure, il ne devait pas utiliser le service public pour régler ses comptes personnels avec Hafedh Caïd Essebsi, quand bien même ces comptes personnels regardent la nation entière et impliquent tout le pays.

    Une interview avec Boubaker Ben Akacha et/ou Zyed Krichen (ou autres) sur une chaîne privée aurait amplement fait l’affaire, d’autant plus que le format de l’interview permet d’exposer tous les sujets d’actualité et non pas uniquement ceux qui intéressent Youssef Chahed. L’autre avantage de ce format, dans une démocratie qui se respecte, est qu’il y ait des contradicteurs capables de rebondir sur les propos de l’interviewé. Or, hier, Youssef Chahed a parlé tout seul pour nous dire ce qu’il voulait dire, alors que le sujet n’intéresse pas forcément tout le monde. Cette allocution directe est valable quand le pays est en feu où l’on recherche à rassurer la population ou bien pour présenter des vœux. Or, on n’en est pas là. Les élucubrations de Hafedh Caïd Essebsi et de l’UGTT n’ont pas (encore) mis le feu dans le pays et, pour ne pas en arriver là, une interview aurait suffi en cette période. Non seulement, on n’en est pas là, mais Youssef Chahed n’a même pas présenté ses vœux à l’occasion de l’arrivée du mois de ramadan (on pourrait dire bof !) et il n’est sorti que pour marquer des points après avoir gagné la bataille contre son frère-ennemi. Un chef du gouvernement (quel que soit son nom) se doit de calmer ses ardeurs, n’a pas à être impulsif et ne doit pas se comporter comme ça, à moins qu’il ne veuille ressembler à Donald Trump. Si c’est le cas, ce serait une autre paire de manches.

     

     

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