Par Synda Tajine
La Tunisie avait vraiment besoin de gagner le match d’hier. Première apparition dans le mondial depuis 12 ans, pas de victoire depuis 40 ans. Oui 40 ans ! Les néophytes, les personnes qui n’aiment pas le foot et celles qui trouvent, habituellement, ce sport idiot et dénué d’intérêt, étaient collées à leurs écrans hier, le cœur battant, espérant la victoire de l’équipe nationale face à celle de l’Angleterre.
Si ce genre de match est l’occasion de faire vaciller la foi des « footosceptiques », il est aussi là pour ancrer celle des musulmans de la 25ème heure. Ceux qui deviennent soudainement très croyants et extrêmement superstitieux à l’approche des examens, dans les moments de crise…et lors du mondial.
Tous les Saints étaient du côté de l’équipe nationale hier, sidi Belhassen, sidi Mehrez, lella Manoubia et les autres regardaient eux aussi le match, comme auraient aimé croire les supporters. Mais si, eux aussi, voulaient que la Tunisie gagne, leurs pouvoirs n’étaient pas suffisamment puissants pour faire entrer le ballon dans le but anglais, trop bien gardé.
Pour y arriver, il fallait conjurer le sort, réciter les surates de Coran qu’on nous avait apprises à l’école primaire, ne pas tenir sa bière dans la main lors des moments décisifs (mais la boire goulûment à la mi-temps), prier Dieu à chaque fois qu’un attaquant anglais s’approche du but tunisien et y croire. Oui y croire très fort. Car la Tunisie avait vraiment besoin de cette victoire.
L’année 2018, si elle n’a pas été la pire de ces dernières années, a été dure pour la majorité des 11 millions de Tunisiens, tout comme celles qui l’ont précédées. Une bonne nouvelle ne serait pas de refus, elle serait même très appréciée. Le foot, comme tout catalyseur accessible au plus grand nombre, a ce pouvoir d’attiser les foules et de faire ressortir leurs instincts. Si certains ont abusé de la boisson et ont usé des obscénités folkloriquement tunisiennes, d’autres se sont tournés vers Dieu. Qui est plus puissant que Dieu pour absorber l’approximation, l’incompétence et le manque de préparation et en faire un miracle ?
Il est plus facile, en effet, de s’acharner contre la « atba » [guigne], le manque de pot et la malchance que de voir ce qui a réellement foiré. Les saints qui nous protègent ne peuvent couvrir à eux seuls le but pendant les 90 minutes du match. Quid des prolongations ? Sidi Belhassen n’est pas capable, à lui-seul, de réussir un tir cadré ni de protéger les filets d’un but bien visé.
Oui, les performances ne se réalisent pas à coups de « Besmelleh », les buts ne sont pas marqués en récitant la fatiha et les matchs ne sont pas gagnés grâce aux prières prononcées face caméra.
Le match hier, riche en rebondissements, mauvais pour le cœur et la tension artérielle, au score décevant mais aussi plein d’espoir, nous rappelle les prouesses réalisées lors du mois de ramadan qui vient de s’écouler. Un mois qui fait ressortir chaque année toute la splendeur de la religiosité tunisienne où il est moins choquant de blasphémer dans les embouteillages que de boire de l’eau en public.
Si toute cette religiosité et toute cette superstition n’ont pas porté chance à l’équipe saoudienne, pourtant championne du monde en la matière, il est très peu probable qu’elle soit profitable aux Tunisiens. Qui des deux est le plus musulman ? Le Saoudien qui a encaissé 5 buts et n’en a marqué aucun face à la Russie ? Ou la Tunisie qui a perdu face à l’Angleterre avec 1 but à 2 ? L’interrogation peut sembler ridicule, mais elle ne l’est pas dans l’esprit de millions de supporters qui croient (vraiment ?) que l’avenir d’un mondial peut être décidé à ce niveau-là.
En réalité, trop peu de gens croient vraiment que Dieu fera gagner l’équipe qui aura mieux fait ses ablutions ou que les saints descendront sur le terrain pour marquer un but. Dans toute l’histoire du mondial, chaque équipe a nourri ses propres superstitions et ses petits rites. Mais pour les équipes gagnantes, ces rites sont aussi accompagnés d’une discipline de fer et de tactiques imparables. Pour les autres, il est certes plus facile de faire porter à Dieu – et à ses superstitions – la responsabilité de ses performances.
Cette superstition poussée à l’extrême, n’est pas sans rappeler aussi, sans trop de décalage, les employés de l’administration tunisienne qui vous disent « allah ghaleb » quand vous protestez contre un service qui ne fonctionne pas ou le fonctionnaire qui vous dit « inchallah » quand vous lui demandez si un produit sera prêt dans les délais impartis. Une manière de se décharger de toute responsabilité et de la mettre sur le dos de Dieu, seul et tout puissant. Dieu a bon dos.










