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Le jour où Béji Caïd Essebsi viendra nous dire « Ghaltouni »

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    Par Nizar Bahloul

     

    Ce qui se passe en matière politique en Tunisie est vraiment digne de la série américaine « House of Cards ». Toutes proportions gardées bien entendu. Il suffit d’un bon scénariste pour « hollywoodiser »  tout ce qui se passe à Carthage et la Kasbah et on aurait créé une véritable fausse-vraie fiction relatant comment se passent les choses dans une démocratie naissante. On a beau parler de crises économiques, identitaires, sociales et autres, mais tous nos problèmes politiques actuels sont des problèmes de pays démocratiques. Dans aucun pays arabe, vous ne trouverez ce type de batailles entre un président de la République et son chef du gouvernement, de son propre camp politique de surcroit. Les Sami Fehri, Omar Jenayeh et autres patrons de télévision devraient y penser. Et plutôt que de se débaucher les uns les autres des animateurs épuisés à 25.000 dinars par mois, ils feraient mieux de recruter un lobbyiste et un scénariste proche de Netflix ou de Hollywood pour leur créer une série « vendable » et capable de générer des centaines de millions (et je dis bien millions) de dollars (et je dis bien dollars).

     

    Au dernier épisode de notre feuilleton, Rached Ghannouchi, patron d’Ennahdha, a rencontré le président de la République et il est sorti pour nous dire indirectement qu’ils sont tombés d’accord sur le fameux point 64 relatif au remaniement. Avec cet appui islamiste, on croyait pouvoir jurer que les carottes étaient cuites et que les jours de Youssef Chahed sont comptés.

    Rebondissement jeudi cependant avec Rached Ghannouchi qui se rétracte et affirme désormais qu’il est pour la stabilité gouvernementale à condition que ce gouvernement s’engage à ne pas se présenter aux prochaines élections. C’est du non-sens, mais c’est subtil. C’est un peu comme si vous demandiez à un joueur de faire une course ou à un candidat de passer un concours, sans rien recevoir en retour. Mais pourquoi voulez-vous que Youssef Chahed ou l’un de ses ministres bosse et remporte des victoires, s’il ne va pas être récompensé électoralement ensuite ? Même dans les quartiers populaires, la politique de « Yarham weldik » (que Dieu te garde tes parents, expression qu’on présente souvent en guise de merci contre un service rendu) ne marche plus. Youssef Chahed et ses ministres, tout comme n’importe quel être humain, a besoin de la carotte pour réussir et du bâton pour ne pas échouer. Les islamistes qui parlent souvent de halal et haram (licite et péché) le savent parfaitement. Si on cherche vraiment l’intérêt du pays, on devrait au contraire pousser Youssef Chahed à créer son parti pour rempiler de nouveau à la tête de la Kasbah avec un bon appui parlementaire ou à se présenter pour la présidentielle, parce qu’il sait qu’il ne peut gagner ces échéances électorales qu’après avoir réussi sa mission actuelle au gouvernement. Si on lui dit tu ne vas pas te présenter et le peuple ne va pas te sanctionner ou te récompenser pour ton passage à la Kasbah, il n’aura plus vraiment de raison de mouiller sa chemise. Finir comme Habib Essid, Mehdi Jomâa ou Hamadi Jebali ne devrait être motivant pour personne.

    Jeudi donc, Ghannouchi a affirmé indirectement son soutien à Youssef Chahed. Samedi, 8 députés de Nidaa ont décidé de quitter le bloc parlementaire et laisser Hafedh Caïd Essebsi sur le bas-côté. Ils vont rejoindre le bloc de la Coalition nationale qui a de fortes chances de devenir le groupe parlementaire de Youssef Chahed, celui par lequel il ira aux législatives 2019. Ce n’est qu’un début, il y aura au minimum une quinzaine, nous promet-on du côté des démissionnaires.

     

    Un désaveu cinglant pour Béji Caïd Essebsi qui a mis tout son poids sur la balance pour pousser dehors ce chef de gouvernement qu’il a lui-même nommé et qui était, il n’y a pas si longtemps son fils spirituel.

     

    Voir Béji Caïd Essebsi, à l’aube de ses 92 ans, accuser un tel désaveu est triste. Hier encore, il était adulé et traité en sauveur. Le voilà aujourd’hui presque honni ! La semaine dernière, dans ces mêmes colonnes, j’écrivais « le pouvoir corrompt ». C’est vraiment triste.

    A cause de quoi tout cela ? Béji Caïd Essebsi sait-il vraiment ce qui se passe dans le pays ? Est-il devenu sénile, aveugle ? Les nombreux laudateurs qui l’entourent lui falsifient-ils la réalité ? Le trompe-t-on ? L’a-t-on pris en otage ?

    On a tellement envie de retrouver ou de garder intacte cette belle image de Béji Caïd Essebsi de 2011-2014 qu’on lui cherche toutes sortes d’excuses, aussi farfelues soient-elles ! En dépit de la légèreté de certaines de ces excuses, et en dépit du fait que le président de la République demeure malgré tout le 1er responsable de tout ce qui se passe, et particulièrement de cette crise, la vérité est qu’il est vraiment trompé par son entourage. Un entourage qui lui maquille, souvent ou parfois, la réalité. Parfois pour le ménager du stress, d’autres pour des raisons bien déterminées.

    Dans le cortège des laudateurs et des falsificateurs de la réalité, les Khaled Chouket, Noureddine Ben Ticha, Nébil Karoui en plus de la petite famille Caïd Essebsi, sont aux premiers rangs. Ils ont le don de lui présenter la vérité autrement, comme eux voudraient la voir et voudraient qu’il la voie.

    Béji Caïd Essebsi n’est cependant pas un « Sidi Teta » (naïf) et se renseigne lui-même en multipliant ses sources et les tendances de ses sources. Certains lobbyistes (particulièrement son frère Slah), certains politiques qu’il reçoit en off ou devant les caméras et certains médias en qui il a confiance (dont la présente chronique).

    L’entourage précédemment cité a cependant réussi à semer le doute dans la tête du président de la République à force de commérages et de fausses informations. Le président de la République, ces derniers temps, a tellement été inondé de fake news qu’il ne sait plus qui dit vrai et qui dit faux. Il ne sait plus qui lui est loyal et qui ne l’est pas. Qui travaille pour la patrie et qui travaille pour sa propre chapelle. Pour inonder le président de la République de fake news et discréditer Youssef Chahed, son entourage et les différentes personnalités politiques et médiatiques, l’entourage de Béji Caïd Essebsi a usé de toutes les méthodes, y compris les plus viles. L’arrestation samedi du jeune nidaïste Edyb Jebali en dit long sur ces méthodes. Ce gamin est derrière la liste accusant les journalistes d’avoir reçu de l’argent britannique pour redorer l’image du chef du gouvernement. Il ne serait pas étonnant que cet ancien salarié de Nessma TV soit également derrière les vidéos-montages dénigrant Youssef Chahed, Lotfi Ben Sassi, Mofdi Mseddi et tous les hommes de médias mainstream y compris l’auteur de ces lignes. Ce que l’on sait est que cet Edyb Jebali n’est qu’un vil exécutant de basses œuvres dont la technicité vaut quelques milliers de dinars par mois. Derrière lui se cachent des personnes puissantes figurant dans le cercle de BCE. Voire son premier cercle. Et il est à parier que l’affaire soit étouffée et que l’entourage de Béji Caïd Essebsi a tout fait pour que le président de la République ne sache rien de cette histoire et qui sont derrière toutes les vidéos et tous les articles dénigrant et salissant l’image de personnes en qui Béji Caïd Essebsi faisait confiance.

     

    « Un mot le matin, un mot le soir, rend juive la musulmane », dit un célèbre dicton tunisien. Béji Caïd Essebsi en en est là aujourd’hui ! Les différentes personnalités qu’il rencontre et les différentes analyses qu’il lit, ne pèsent plus grand-chose devant  ses laudateurs, les intéressés (comme l’UGTT et l’UNFT) et son entourage direct. En termes de loyauté, il est vrai qu’il est beaucoup plus facile et plus logique de faire confiance à sa petite famille qu’au plus fidèle de ses conseillers. Sauf que la petite famille elle-même peut être manipulée et peut elle-même trahir. L’Histoire est remplie de trahisons et de stupidités familiales à la tête des pouvoirs depuis la nuit des temps. Le jour où Béji Caïd Essebsi se rendra compte des basses œuvres accomplies par son entourage, il viendra dire « ghaltouni » (on m’a induit en erreur) comme l’a dit précédemment Zine El Abidine Ben Ali. Sauf que ce jour-là, il sera trop tard !

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