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Avec leur logique de la ghanima, les islamistes ne seront jamais rassasiés

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    Par Nizar Bahloul

     

    Il fut un temps pas très lointain, les interventions télévisées et publiques de Béji Caïd Essebsi réussissaient à fédérer les troupes et augmenter sa cote de popularité. Elles donnaient confiance en l’avenir et nous laissaient espérer des lendemains meilleurs. Ses quelques écarts du type « Elle n’est qu’une femme » et « Barra rahhez » étaient classés comme sympathiques, même si elles ne le sont pas vraiment. En moins de quatre ans de pouvoir, Béji Caïd Essebsi semble usé. Pire, il a usé ses troupes et ses admirateurs qui, désormais, évitent de le voir afin de ne plus noircir davantage cette image du « Bejbouj » de 2014. Sa dernière interview donnée lundi 24 septembre à une excellente Myriam Belkadhi entre dans cette catégorie des sorties à oublier le plus tôt possible. Béji Caïd Essebsi avait beau essayer d’intimider son intervieweuse (qui figure parmi ses fans, mais qui respecte bien davantage son boulot et son public plus que son interviewé), elle ne s’est pas laissée faire. Elle a réussi à dégager la véritable image du président de la République, cru 2018, et cette image est sombre. Le cru présidentiel de 2018 est bien plus amer que celui de 2017, lui-même plus amer que ceux de 2016 et 2015. L’annonce phare de l’interview a été quasiment passée sous silence et Sofiène Ben Hamida s’est bien étalé sur cette annonce phare, à savoir la fin de l’alliance entre le président de la République et le parti islamiste Ennahdha.

    Quant au reste, on découvre, sans surprise, que Béji Caïd Essebsi continue à soutenir contre vents et marées son fils Hafedh. Qu’il nous prend pour des imbéciles en nous disant que c’était lui qui a ordonné à son fils de ne pas se présenter aux législatives de 2014 (il oublie juste qu’il n’avait pas le choix vu les grandes pressions de ses fans qui se sont opposés fermement à cela et alors qu’il était lui-même en campagne à l’époque). Qu’il poursuit sa guerre contre son propre chef du gouvernement (et ex fils spirituel) qu’il a lui-même nommé il y a deux ans. Bref, Béji Caïd Essebsi périclite à vue d’œil et c’est triste. Il risque de sortir par la petite porte comme tous ses prédécesseurs (y compris Moncef Marzouki) et il a beau faire l’autruche, c’est la vérité. Myriam Belkadhi le lui a bien dit et son déni ne convainc personne.

     

    Déboussolés par la déclaration présidentielle, les islamistes d’Ennahdha n’ont pas trouvé mieux à faire que de revenir à leurs bons et vieux réflexes : mentir. A les entendre, il n’y a pas de rupture de l’alliance avec Béji Caïd Essebsi. Nous prennent-ils pour des imbéciles ? Ils ont toujours agi pareil. Ils nous ont toujours pris pour des imbéciles dans une pure logique perdant-perdant. A leurs troupes, ils parlent de califat. A nos troupes laïques et républicaines, ils nous parlent d’un parti civil qui ne remettra jamais en question la « républicanité » et civilité de l’Etat. A la fin, personne ne les croit. La règle dictée par feu Jamel Abdennacer, « il ne faut jamais faire confiance à un islamiste » demeure encore valable plus de 50 ans après. Ils ont le chic de se créer des ennemis gratuitement et de perdre des soutiens facilement. Quant à leurs amis, ils n’en ont pas et ils n’en ont jamais eu. Dans une pure logique biblique, « celui qui n’est pas avec eux est contre eux ». Et quand vous êtes contre eux, tous les moyens sont bons pour vous abattre. Dans les années 70 et 80, on a choisi l’arme terroriste qui a montré ses limites. Après la révolution, on a joué la carte de la victimisation, cela a marché un temps, mais ça aussi montré ses limites. Peu après les élections de 2011, on a essayé de jouer l’autoritarisme, mais ça n’a pas du tout marché, ils sont (encore) trop faibles et minoritaires socialement, malgré leur majorité électorale. Ils ont alors joué la carte de l’endormissement. Comme un cancer qui avance en silence ou un crocodile qui feint de dormir pour rassurer sa proie.  Cette tactique, pour le moment, rassure un bon nombre de citoyens, mais les laïcs et républicains du pays veillent (encore) au grain et ne baissent pas (encore) la garde. « Un bon islamiste est un islamiste en prison » a dit un jour Béchir Ben Yahmed. Une expression radicale qu’on voudrait éculée, mais plusieurs islamistes d’Ennahdha font tout pour qu’on la leur sorte !

     

    Chassez le naturel, il revient au galop, l’ancien terroriste et actuel dirigeant d’Ennahdha Saïd Ferjani a déclaré la semaine dernière sur le plateau de Nessma que l’épouse de Youssef Chahed, chef du gouvernement, est en train d’agir politiquement dans les coulisses pour ramener quelques soutiens à son époux. A l’écouter, elle chercherait même à l’écouter. Sauf que si ça se trouve, elle ignore carrément son existence. Voilà la vérité, celle-ci sort souvent par accident avec les islamistes. Il y a ceux qui voulaient nous lyncher sur l’avenue Habib Bourguiba et ceux qui vont jusqu’à évoquer les épouses, les femmes et les familles pour quelques points politiques. Aucune éthique, aucun respect, aucune déontologie. Leurs femmes, ils les mettent sous le niqab et les emprisonnent à la maison pour les protéger, mais les femmes de leurs adversaires, ils n’hésitent pas à les outrager.

     

    L’autre vérité des islamistes, sortie par accident cette semaine, est celle de leur mairesse islamiste de Tunis, Souad Abderrahim. La caméra indiscrète de Houssem Hamad (qui porte un gène tunisien de Yann Barthès) l’a filmée en train de supplier Riadh Mouakher, ministre des Affaires locales, de lui attribuer le titre de secrétaire d’Etat. Son salaire de mairesse s’est trouvé amoindri par rapport à ses prédécesseurs avec la nouvelle loi et la nouvelle constitution, qu’elle a elle-même votée à la Constituante. La cupidité de Souad Abderrahim la dispute à sa bêtise, car son poste actuel, nonobstant ses avantages matériels, se trouve nettement plus valorisant et prestigieux que le poste de secrétaire d’Etat. Ses parrains et ses coachs devraient lui parler un peu de Manuel Valls qui était Premier ministre de la France et s’est porté cette semaine candidat pour devenir maire de Barcelone.

    La dame a eu l’honneur et le privilège d’être élue par les Tunisois dans un suffrage direct et la voilà qui court (qui supplie même) pour obtenir un titre subalterne d’exécutive ! On marche sur la tête ! La raison réelle ? Obtenir quelques avantages matériels et en nature qu’elle ne posséderait pas actuellement (CQFD).

    Pour elle, tout comme pour ses pairs, la Tunisie est une proie que l’on doit déchiqueter et vider de son sang. Et c’est ce qu’ils font depuis 2011. Ils ont placé les leurs dans les différentes administrations, ils se sont accordé des indemnités et des dédommagements sur leurs années de prison et ils ont nommé Sihem Ben Sedrine pour obtenir d’autres dédommagements sur le dos du contribuable. C’est dans la pure logique de la « ghanima » (butin) des conquêtes islamistes. La même avec laquelle ils ont conquis les territoires depuis le VIIème siècle et ils continuent jusqu’à maintenant. On a vu l’échantillon barbare avec Daech et l’échantillon civilisé avec certains dirigeants d’Ennahdha.

     

    « Un bon islamiste est un islamiste en prison » a dit un jour Béchir Ben Yahmed. Une expression radicale qu’on voudrait éculée, mais plusieurs islamistes d’Ennahdha font tout pour qu’on la leur sorte !

    Ennahdha est un parti tunisien et il a un poids indéniable dans la société tunisienne. Eradiquer ce parti et les islamistes du paysage politique tunisien, comme beaucoup de laïcs le voudraient, est un leurre et c’est de toute façon inconstitutionnel et injuste. Nous avons choisi le modèle démocratique et c’est le moins pire des modèles. C’est celui qui nous sied le mieux, à l’heure actuelle du moins. Les islamistes sont des Tunisiens comme les autres et ils ont le droit d’avoir une place dans ce pays comme tous les Tunisiens. Sauf qu’il est impératif qu’ils se considèrent eux-mêmes comme Tunisiens d’abord. Les sensés parmi eux doivent eux-mêmes convaincre leurs troupes que leur tunisianité passe avant leur islamisme. Qu’ils n’ont pas à imposer leur vision de la religion et la religion tout cout au reste de la population. Qu’ils doivent considérer ce pays comme le leur et non comme un tremplin pour un califat. Qu’ils doivent considérer les richesses de ce pays comme un bien général et non comme un butin à rafler. Qu’il y a une éthique à respecter et des codes à suivre.

    C’était le deal signé en 2014 dans une constitution à laquelle ont participé laïcs et islamistes. Si ce deal est rompu, c’est le combat frontal qui nous attend et les islamistes le perdront encore une fois, comme ils l’ont perdu par le passé en Tunisie, comme ils l’ont perdu en Egypte, en Algérie et ailleurs. Que Saïd Ferjani et Souad Abderrahim ne se réjouissent pas trop de leurs victoires, elles sont éphémères.

     

     

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