Par Sofiene Ben Hamida
Franchement, il y a de quoi être fier d’être Tunisien. Le pays, à l’occasion de la discussion des amendements de loi électorale, est en train de vivre un instant démocratique par excellence. La pluralité des idées et des positions a de quoi nous rendre fiers de notre expérience. Elle ne doit pas nous inquiéter ou nous faire peur. La démocratie ne peut se construire et se raffermir que dans ce climat contradictoire tant qu’il reste civil et non violent.
Dans d’autres circonstances, même chez nous parfois, les grandes questions qui touchent le pouvoir politique, l’alternance ou la gestion des affaires de l’Etat auraient été traitées d’une toute autre manière.
La plus sommaire, prend la forme d’un putsch, d’un communiqué militaire avec ou sans effusion de sang. Elle annonce la suspension pure et simple des anciennes règles et la mise en place d’une nouvelle structure qui a les pleins pouvoirs, dicte les nouvelles règles selon sa convenance et relègue la reprise de la vie civile à des échéances plus ou moins lointaines. La dernière preuve de cette démarche putschiste nous vient du Soudan où les populations continuent de mourir pour réclamer que le conseil militaire ne soit qu’une parenthèse et une transition vers le retour à la vie civile.
Sinon, il y a l’autre démarche plus édulcorée mais aussi dictatoriale et anti-démocratique. Elle profite d’un rapport des forces très déséquilibré entre, d’un côté un pouvoir en place fort et autoritaire et de l’autre côté, une opposition politique et une société civile faibles ou inexistantes. Dans cette démarche, tout passe par un respect strict des lois. Mais des lois taillées sur mesure en l’absence de voix discordantes et en usant du parlement pas comme une instance législative mais comme une simple chambre d’enregistrement. Ben Ali en Tunisie avait adopté cette démarche édulcorée et a révisé le code électoral pour barrer la route, en toute « légalité », à ses opposants. Plus récent encore, Al Sissi en Egypte a profité de sa mainmise sur le pays pour réviser la constitution dans le sens de lui permettre une rallonge de la durée de gestion des affaires de l’Etat.
Alors quand chez nous, un débat aussi contradictoire, aussi important et aussi grave est engagé avec hargne et ferveur dans l’espace public, sur les plateaux de télévisions, les colonnes des journaux ou dans l’hémicycle du parlement, mais sans violence, sans dépassements graves qui perturberaient la paix sociale, il y a lieu d’être confiant et de se dire que notre expérience démocratique va dans le bon sens. Quand l’armée et les forces de l’ordre se cramponnent à leur mission et restent insensibles aux tergiversations du monde politique, il y a lieu d’être confiant et de se dire que les bases de la construction démocratique sont solides.
Bien entendu, nous aurions pu faire mieux si nous n’avions pas laissé trainer la question de la constitution de la cour constitutionnelle ou si nous n’avions pas été permissifs lors de la rédaction de la loi sur les associations. Nous aurions pu faire mieux si nous avions appliqué strictement la loi sur tout le monde, si on n’avait pas érigé les passe- droits en système et le clientélisme en mode de gouvernement.
Pour l’heure, et compte tenu des erreurs antérieures, ceux qu’on appelle les démagogues, les populistes, les poujadistes, les vendeurs de chimères et les profiteurs de la misère du peuple qui arrivent en trombe pour occuper les devants de la scène ne sont pas dans le tort. Ils ont juste profité des failles d’un système démocratique qui n’est pas encore très performant. Ils montrent à travers leurs démarches une grande intelligence même s’ils laissent trahir un sens éthique et moral défaillant. Avant eux, il y a eu Al Aridha qui avait pleinement profité en 2011 de la chaîne de télévision de son patron Hachemi Hamedi. Slim Riahi ne doit son score électoral qu’à l’argent distribué à droite et à gauche lors de sa campagne. Ennahdha avait aussi profité de ce système de clientélisme et a été le premier parti politique à payer les crédits de ses adhérents chez les épiciers du coin, à distribuer les aides sociales et même les moutons de l’Aïd.
De l’autre côté, ceux qui font tout pour barrer la route à ces « escrocs » de la politique n’ont pas tout à fait tort. La démocratie a le droit et le devoir même, de se défendre contre les ennemis de la démocratie et ceux qui veulent l’utiliser à des fins antidémocratiques. On pourrait leur reprocher le fait de vouloir changer les règles du jeu à quelques semaines des élections, mais ce n’est là qu’un grief secondaire tant le débat est contradictoire et tant le résultat du vote au sein du parlement n’est pas garanti à l’avance comme on a pu le constater à plusieurs reprises.










