Par Sofiene Ben Hamida
C’est donc Kaïs Saïed, selon les résultats préliminaires officiels de l’ISIE, qui est le septième président de la Tunisie moderne. En vérité, son élection n’a pas été une surprise pour beaucoup tant le déséquilibre était flagrant entre lui et son concurrent, Nabil Karoui, au second tour. Ce n’était pas une surprise, parce que les annonces de report des voix après le premier tour de l’élection présidentielle étaient nettement en sa faveur. Ce n’était pas une surprise aussi parce que les instituts de sondage ont alerté depuis de longs mois déjà, que Kaïs Saïed était en pole position dans les intentions de vote. Mais pratiquement, l’ensemble de la classe politique, ainsi que beaucoup d’intellectuels, d’observateurs et de journalistes (j’en fais partie hélas), ont sous-estimé ces alertes. Compte tenu de l’exactitude des chiffres avancés par les instituts de sondage, une exactitude presque indécente, vérifiée à plusieurs reprises maintenant, il faudrait réapprendre à faire confiance à nos professionnels des sondages et nous éloigner de l’esprit suspicieux bien de chez nous, pour une meilleure compréhension de notre réalité et de notre environnement à l’avenir.
Cela n’a pas empêché les résultats du second tour de l’élection présidentielle de nous réserver quelques surprises.
La première est en rapport avec le score très large du nouveau président de la République. D’habitude, dans les systèmes démocratiques, ce qui est bel et bien notre cas, les scores entre les candidats sont très proches, sauf dans les cas de crises graves comme se fut en France lors de l’élection présidentielle de 2002, qui a opposé au second tour le président Jacques Chirac au représentant du Front National Jean-Marie Le Pen. Avec un taux de plus de 72 pour cent en faveur de Kaïs Saïed, ce n’est plus en effet, un simple succès électoral, mais un véritable plébiscite. D’un autre côté, le nombre de votants en sa faveur, plus de deux millions sept cent mille personnes, soit l’équivalent des votants en faveur de l’ensemble des 217 nouveaux députés réunis, lui donne une légitimité jamais accordée à un dirigeant tunisien depuis la révolution.
La seconde surprise est en rapport avec la large palette des partisans du nouveau président de la République. Au début, on pensait qu’il était soutenu par un groupe de jeunes. Par la suite, on a vu en lui l’oiseau rare tant recherché par le président du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi, soutenu par les salafistes de la coalition Karama, les milices des ligues de protection de la révolution, le parti du califat Ettahrir et tous les groupuscules de l’islamisme radical. Seulement, cette typologie réductrice cadre difficilement avec la présence d’une figure historique de la gauche radicale dans le cercle rapproché du candidat Saïed. Elle cadre très mal avec l’appel lancé par plusieurs partis politiques non islamistes dont le Watad, pour le vote en faveur de Kaïs Saïed au second tour de l’élection présidentielle. Elle ne cadre absolument pas avec le profil des votants pour lui dont le spectre est de loin plus large que celui des formations politiques qui ont soutenu Kaïs Saïed et déborde de loin pour englober toutes les tranches d’âge et toutes les franges socioprofessionnelles du pays.
Aujourd’hui, les spécialistes de la sociologie politique, dont certains, pas tous heureusement, se sont complus ces dernières années dans une paresse intellectuelle dévastatrice, nous doivent de retrousser leurs manches pour décortiquer les résultats des dernières élections législatives et présidentielle, analyser les résultats, expliquer les différentes étapes du processus qui a abouti à ces résultats et nous donner des réponses. Ils doivent nous expliquer pourquoi les Tunisiens ont voté contre le « système » à la présidentielle tout en épargnant l’un de ses principaux acteurs, Ennahdha, aux législatives ? ils doivent nous expliquer comment un candidat a réussi à convaincre autant de partisans sans avoir à parler, à faire une véritable campagne électorale, à présenter son programme ou même à promettre quoi que ce soit ?
Leurs réponses nous éclairerons à coup sûr, nous permettrons de mieux comprendre notre réalité, et nous éviterons surtout, d’être les éternelles victimes des charlatans maquillés en spécialistes de la communication, ou des experts en tout et en rien.










