Il semble désormais entendu que la composition que va présenter Elyes Fakhfakh à l’Assemblée obtiendra la confiance des élus. Ennahdha fait la difficile mais va finir par accorder ses votes au gouvernement car l’autre option n’est pas envisageable, celle de dissoudre le parlement et de procéder à des élections anticipées.
C’est pourtant l’option vers laquelle pousserait le président de la République, Kaïs Saïed, et qui lui permettrait, dans un premier temps, de démontrer l’incapacité des partis politiques, et dans un deuxième temps, de profiter de son plébiscite pour participer à ces élections.
Bref, à la lecture des différents indicateurs politiques de ces deux derniers jours, il parait clair que ce poker menteur, que nous avons subi depuis près d’une semaine, va s’arrêter. Comme l’avait promis Noureddine Taboubi, la Tunisie aura un gouvernement dans les prochaines heures. Toutefois, il ne faut pas se tromper de priorité. Un gouvernement n’est qu’un moyen, et non une fin en soi. Même si pour certains, l’obtention de ce poste de ministre ou de secrétaire d’Etat est l’apogée de leur existence politique. Un gouvernement est constitué selon une vision et une philosophie qui vont permettre de s’attaquer et de régler les problèmes du pays, et Dieu sait s’ils sont nombreux.
Le danger des gouvernements d’union et de coalition est que ses composantes ne peuvent s’entendre que sur le minimum. Plus simplement, les avis sont tellement divergents dans un gouvernement de ce genre que le plus simple pour ne pas casser ce gouvernement est de ne rien faire. La composition qui se profile à l’horizon verra la présence de partis comme Echaâb, Attayar, Ennahdha et Tahya Tounes. Ne serait-ce qu’en matière économique, nous allons du libéralisme le plus débridé, représenté par Ennahdha, au protectionnisme nationaliste, représenté par Echaâb. Ajoutons à cela le référentiel politique de son chef, Elyes Fakhfakh, qui a une tendance socialiste, et on obtiendra un mix explosif qui ne pourra s’entendre sur aucune grande réforme.
Il suffira de jeter, en plein conseil des ministres, une grosse boite d’archives avec écrit dessus « CNAM » ou « politique fiscale » pour que la guerre soit déclarée et que les membres du gouvernement se crêpent le chignon. Donc, le plus simple est de ne pas s’attaquer à ce genre de problèmes.
Les dirigeants politiques tunisiens se livrent à une supercherie qu’ils répètent à l’envi sur les plateaux télé et radio. Elle consiste à dire : les différences politiques et idéologiques ne sont pas d’actualité puisque nous sommes tous d’accord sur les problèmes qui doivent être réglés. Sauf que ce qu’ils ne disent pas, volontairement ou par simple ignorance, c’est que la résolution de ces problèmes est hautement et principalement politique. Prenons par exemple le problème des entreprises publiques. Opter pour la privatisation ou pour la restructuration avec le maintien du personnel est un choix qui relève de la structure et de la conviction politique du décideur. Les relations avec les bailleurs de fonds internationaux également. Donc prétendre que les différences idéologiques et politiques n’auront pas d’impact sur le travail gouvernemental est tout simplement faux.
Justement, innover et trouver des solutions à des problèmes comme ceux des caisses nationales, du transport ou de la lutte contre la corruption relève de ce que la politique a de plus noble. Notre classe politique, mis à part quelques-uns, est tellement plongée dans la politique de la petite phrase, des calculs et des compromissions, qu’elle ne voit plus cette noblesse ni l’essence même de son existence.
Par ailleurs, il doit y avoir une certaine harmonie dans une équipe gouvernementale pour qu’elle soit solidaire et efficace. La logique de constitution de ce gouvernement obéit à une logique de partage de responsabilités et de portefeuilles. Il est certain qu’Elyes Fakhfakh doit respecter certains équilibres politiques et en assurer la représentativité dans son équipe. Mais le corollaire de cette configuration est que l’harmonie du groupe est inexistante. Ceci donnera une équipe à la Youssef Chahed, où l’on n’hésite pas à flinguer un ministre ou à supprimer un ministère, sans aucune raison valable.
De tous les bords politiques on a insisté sur la nécessité d’un gouvernement politisé et dit qu’il fallait rompre avec cette pseudo-tradition de technocrates et d’indépendants. Cela pourrait être salué si l’on envisage une prise de responsabilité directe et franche de la part des politiciens. Mais le problème est que le gouvernement risque lui-même de se transformer en théâtre des tiraillements politiques futurs. Au lieu de s’en protéger, le gouvernement deviendra acteur de cette configuration malsaine.
Peu importent les noms de ceux qui vont constituer l’équipe gouvernementale d’Elyes Fakhfakh, l’essentiel est ailleurs. Les difficultés qui se dressent devant la Tunisie sont largement suffisantes pour ne pas rajouter des difficultés internes liées à la politique politicienne. Toutefois, nous sommes obligés d’avouer que tout ceci est déjà bien bancal.










