La Tunisie est entrée dans une récession, la crise sanitaire vient approfondir la crise économique. Le chômage et la pauvreté vont connaitre une augmentation sensible. Plusieurs entreprises trouvent des difficultés à résister et vont fermer et les ressources de l’Etat vont baisser.
Selon le ministre des Finances, la Tunisie est confrontée simultanément à deux guerres avec de faibles moyens, surtout financiers. Le gouvernement a pris des mesures urgentes et coûteuses pour pallier ces difficultés, mais il doit chercher des financements viables.
Comment il pourrait s’en sortir surtout que la marge de manœuvre financière est presque nulle et le coût des crédits sur le marché international sera très élevé ?
En effet, la Tunisie est considérée comme un pays à haut risque pour les prêteurs internationaux suite à la forte proportion de la dette extérieure et de la faiblesse permanente de la croissance. Ces contraintes nous obligent à trouver des solutions tuniso-tunisiennes en matière de financements et de gouvernance basées essentiellement sur la solidarité et la collaboration.
Les acteurs économiques et politiques tunisiens (gouvernement, UGTT et Utica, partis politiques, société civile) doivent chercher ensemble une solution collaborative qui améliorerait la situation économique de tous. Cette solution vise à trouver des financements au budget de l’Etat pour faire face à cette pandémie (première guerre) et aux difficultés économiques d’avant 2020 (deuxième guerre).
La solution collaborative est appelée en théorie des jeux par « l’équilibre de Nash ». Il s’agit d’un équilibre où aucun acteur (joueur) ne regrette son choix ou sa décision au vu du choix des autres acteurs. Ce choix des acteurs est une situation où chacun adopte la meilleure réponse compte tenu du choix des autres.
Aujourd’hui, le pire scénario est lorsque les acteurs décident de ne pas collaborer et chacun agit seul ou de manière conflictuelle. Dans ce cas, la récession sera prolongée, une partie des entreprises ferment et le chômage augmente. Ce scénario conduira au désordre et tous les acteurs perdent.
Le meilleur scénario collaboratif réside dans le fait que chaque acteur prévoit que les autres choisissent la meilleure décision en faveur de l’économie et il fait de même. Ce scénario améliorera la situation économique et tous les acteurs gagnent.
Le gouvernement a besoin de fonds pour financier toutes les mesures urgentes de très court (équipements médicaux, respirateurs, masques, tabliers, lits etc.), court, moyen et long termes (sauver notre économie, nos hôpitaux, nos entreprises, nos emplois, rembourser la dette, payer les salaires et autres).
Dans ce cadre, nous proposons principalement cinq mesures qui doivent être prises d’une manière collaborative pour atteindre la solution d’optimalité de second rang et sortir des deux guerres avec les moindres dégâts. L’implémentation de chaque mesure engendre des coûts et des bénéfices. On doit s’assurer que chaque mesure engendrera des bénéfices qui dépasseront les coûts supportés par l’ensemble de la société. Il est important de mettre au point une méthodologie pour mesurer les bénéfices et les coûts économiques, en vue de choisir une mesure ou la combinaison de ces cinq mesures qui sera la plus rentable économiquement et socialement.
- 1. Rééchelonnement de la dette publique
Le rééchelonnement de la dette consiste à repousser dans le futur les échéances d’un prêt. Bien que cette opération réduise la pression sur le budget, elle est coûteuse. En premier lieu, la confiance des bailleurs de fonds sera réduite et on devra payer les nouveaux crédits futurs plus chers, et en second lieu, on devra payer plus d’intérêts pour ce report de la dette. Cette opération nécessite un accord de confirmation avec le FMI et la présentation d’une requête écrite au club de Paris dans laquelle on présente les motifs de la cessation de paiement. Un nouvel accord sera conclu indiquant la date de la dette à rééchelonner, l’assiette du rééchelonnement et les nouvelles conditions de remboursement. Nous croyons que cette mesure est coûteuse pour le pays et sa réussite est tributaire de la réalisation d’une croissance économique future élevée.
- 2. Réduction des salaires des fonctionnaires
La réduction progressive des salaires comme acte de solidarité pour payer les personnes qui ont perdu leur emploi et qui seront au chômage technique résout en partie la contrainte financière de l’Etat. L’initiative de l’UGTT de participer à cet effort par une journée de travail est importante mais insuffisante. La réalisation d’une telle mesure pose la question suivante :
Est-ce que cette baisse sera transitoire pour une période limitée (6 mois par exemple) ou permanente ?
L’inconvénient de cette mesure est la baisse du pouvoir d’achat des fonctionnaires, mais son avantage est la baisse de l’inflation.
- 3. Consolidation de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE)
Les entreprises citoyennes se développent aujourd’hui dans plusieurs pays. Elles intègrent dans leurs choix économiques de maximisation du profit, la dimension collective de leur environnement social et environnemental. Elles acceptent de mettre leur propre intérêt au même niveau que l’intérêt de la société et avoir le souci de l’intérêt général. La RSE est une initiative volontaire et les entreprises n’ont aucune obligation en ce qui concerne la mise en place d’un programme dans leur région.
Cependant, le contexte récent incite nos entreprises à s’intégrer dans cette logique et participer dans le financement des activités sociales et de lutte contre la pauvreté. Cette mesure améliore leur image. Elle ne doit pas impacter négativement leur compétitivité et ne doit pas être perçue comme une taxe additionnelle.
- 4. Avances de la BCT au trésor public
La banque centrale pourrait accorder des crédits directement au trésor public. Cette mesure permet de financer le budget de l’Etat. Le taux d’intérêt et la période de maturité seront fixés par la BCT. L’avantage de cette politique réside dans la facilité de l’implémentation. Cependant, elle génèrera de l’inflation. L’application de cette mesure nécessite la modification de l’article 25 du statut de la BCT. Cette mesure doit être accompagnée par d’autres mesures anti-inflationnistes comme le contrôle des circuits de distribution, l’organisation des marchés de gros, la réduction de la spéculation etc.
- 5. Drainer l’épargne des Tunisiens résidant à l’étranger
Le différentiel important de la rémunération de l’épargne permet en principe de drainer l’épargne de la diaspora tunisienne vers notre pays. Il s’agit d’une manne financière stable et porteuse. L’expérience internationale montre que l’ampleur du transfert dépend des incitations spécifiques accordées et des aménagements institutionnels proposés. Dans ce cadre, il est important de baisser les frais de transferts en élargissant le réseau de banques partenaires dans les pays hôtes de la diaspora, de développer des applications « Fintech » comme le transfert via mobile, de mettre en place des comptes et produits d’épargne en devises à des taux suffisamment attractifs supérieurs au taux de marché monétaire (TMM) et d’éliminer les contraintes administratives à la mobilité des capitaux.
Une autre alternative relativement intéressante appelée « diasporas bonds » pourrait drainer des fonds. Elle consiste en un emprunt obligataire d’Etat aménagé spécifiquement pour la diaspora et qui vise à lever des capitaux à long terme. Cette opération a réussi au Nigéria (2017), en Ethiopie (2015), au Ghana, en Egypte, en Inde et aux Philippines.
La BCT a lancé en 2013 un emprunt obligataire ouvert à tous les citoyens (sans qu’il soit exclusif à la diaspora). Cette opération n’a pas réussi et mérite d’être évaluée et recommencée.
Ghazi Boulila
Professeur universitaire en sciences économiques










