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Ebauche de programme de relance pour l’économie tunisienne post Covid-19

 “There is a danger of expecting the results of the future to be predicted from the past.”
― John Maynard Keynes

Tous les experts s’accordent sur l’imminence d’une crise économique profonde. Soyons clairs, il se s’agit pas ici de faire du sensationnalisme, la crise sera sans précédent. Les Etats-nations vont voir leurs dettes exploser dans un contexte de récession économique profonde, massive et brutale. Plusieurs analogies sont faites avec les crises précédentes notamment celles de 2008 et de 1929, mais absolument rien n’est comparable à cette crise par sa soudaineté et son caractère planétaire.

Au-delà de l’urgence sanitaire qui doit être la priorité des priorités, les services de l’Etat doivent se poser avec gravité les questions économiques suivantes : Comment sortir de cette crise avec le moins de dégâts possibles ?  Comment limiter l’impact sur les plus démunis ?  Et si cette crise était une opportunité pour la Tunisie pour changer de modèle de développement…

Dans cette note, nous essayerons de présenter une esquisse de modèle de sortie de crise pour l’économie tunisienne.

 

  1. 1.    Les leçons de 1929

Depuis 1 929, Keynes nous a donné la recette pour faire face à une crise : le volontarisme politique et économique qui devrait se traduire par un programme d’investissements publics.

Le réflexe naturel « animal » d’un investisseur dans un contexte de récession serait de limiter, voire même de stopper, tout investissement, de réduire ses stocks, préserver son cash avec des conséquences souvent dramatiques sur les embauches et la préservation de l’emploi. De l’autre côté, le réflexe du salariat (privé et fonctionnaire) serait de limiter sa consommation et d’augmenter son épargne de précaution.

Ainsi, les deux moteurs de l’économie de marché se trouvent à l’arrêt (l’investissement et la consommation) et sans intervention massive et urgente de l’Etat-nation, le système tout entier s’effondre. C’est la logique froide du fonctionnement d’une économie. Ceux qui pensent que pendant cette crise, il faut réduire les investissements publics et l’endettement n’ont rien compris à rien, ils sont toujours dans la logique de la gestion d’une entreprise et non d’une économie nationale. 

 

  1. 2.    Retour sur la situation tunisienne post-révolution

L’évolution des principaux indicateurs macro-économiques de 2010 à 2018 (dernier rapport annuel de la Banque Centrale de Tunisie publié) montre :

  • Une augmentation de la dette extérieure de 100% et de la dette intérieure de 26%. Le taux d’endettement est passé ainsi de 40% du PIB en 2010 à 77% du PIB en 2018
  • Une baisse des investissements de 25% durant cette période passant de 24.5 % du PIB en 2010 à 18.5% PIB en 2018
  • Une chute de l’épargne nationale de 60% passant de 21.5% en 2010 à 9% PIB en 2018
  • Un taux de chômage toujours élevé aux alentours de 15% avec un taux de chômage des diplômés toujours élevé se situant aux alentours de 28%
  • Une pression fiscale en hausse de 3 points pour passer de 20% du PIB en 2010 à 23% en 2018

A cela, s’ajoutent les disparités régionales qui sont toujours d’actualité, malgré toutes les incitations fiscales et financières.

Ces chiffres démontrent les limites du modèle de développement économique actuel.

La crise qui s’annonce exige de nous un changement radical de modèle de développement tourné en premier lieu vers un plan d’investissement public.

Sans investissement, il ne peut y avoir de croissance économique durable et de baisse du taux de chômage. Il appartient à l’Etat de prendre ses responsabilités.

 

  1. 3.    L’ébauche d’un programme de relance pour l’économie tunisienne.

Tout d’abord, après la fin de la crise sanitaire, il y aura certainement une conférence internationale entre les créanciers et les états-nations pour renégocier, restructurer, voire même effacer une partie de la dette des Etats-nations. Le gouvernement tunisien doit travailler dès maintenant sur un dossier de restructuration de sa dette. Ce genre de dossier nécessite des compétences très fines et un appui diplomatique auprès des puissances régionales et des créanciers. Attendre la fin de la crise pour commencer à travailler sur ce volet serait trop tard.

Par ailleurs, le gouvernement doit travailler sur un plan de relance ambitieux et volontariste couplé avec des réformes de lutte contre le marché parallèle et l’accélération de la transformation digitale de l’administration.

La restructuration de la dette aura tout son sens en la couplant avec un programme d’investissement majeur.

 

  1. 4.    L’investissement public

En temps de crise, la relance passe avant tout par l’investissement public. Un plan minimum de 10 milliards de dollars, soit environ 29 milliards de dinars tunisiens, doit être mis en œuvre. Cette somme représente 25% du PIB et fera doubler le budget d’investissement annuel de l’Etat pour les 4 prochaines années 2021-2025. Ces investissements publics vont avoir un effet multiplicateur entrainant les investissements privés dans leur sillage.

  • Création d’une nouvelle ville au centre de la Tunisie

Pour désenclaver une partie de la Tunisie, il faut opter pour la décentralisation. Cette décentralisation passe par la création d’une nouvelle ville au centre de la Tunisie. Elle trouverait refuge sur le tracé de la nouvelle autoroute Tunis-Jelma-Gafsa où elle devrait être connectée à Kairouan, Kasserine, Sidi Bouzid et Siliana et à équidistance de grandes villes (100 km de Sousse, 200 Km de Tunis, Sfax et Gafsa). Elle aurait l’ambition de devenir la capitale économique de la région et administrative de la Tunisie

La présidence de la République, le gouvernement, le Parlement, les ministères, les sièges des banques publiques, et des entreprises publiques seront décentralisés dans cette nouvelle ville.

La ville sera dotée d’un campus universitaire, avec des pépinières d’entreprises, des incubateurs de projets et d’une zone industrielle. Un centre hospitalo-universitaire, et une faculté de médecine, un pôle technologique trouveront résidence dans la nouvelle ville. 

L’environnement sera une priorité avec un transport public et des pistes cyclables. Les habitations devront côtoyer les administrations, les résidences universitaires devront se situer au sein du campus universitaire. La zone industrielle, le pôle technologique, l’incubateur de projet et le campus universitaire devraient travailler en totale harmonie. 

Les habitations de 3 catégories (haut standing, moyen standing et populaire) seront conçues dans les mêmes quartiers, il n’y aura pas de zone par catégorie sociale comme ce fut le cas dans les constructions des 50 dernières années, aucune place ne sera laissée à la prolifération des bidons-villes.

Les habitations seront en hauteurs et écologiques (équipées en photovoltaïques), les boulevards et avenues seront conçus de sorte à libérer de l’espace pour les parcs, activités sportives, etc…

Cette nouvelle cité, sera un moteur de croissance nationale. Imaginez tous les projets d’investissement à édifier, les chantiers de construction, les infrastructures à établir. Elle générera des centaines de milliers d’emploi directs et indirects pour ces régions dont le taux de chômage est le plus élevé en Tunisie.

Les villes avoisinantes profiteront indirectement de cette nouvelle capitale et principalement Siliana, Sidi Bouzid, Kasserine et Kairouan.

Ce projet de création de nouvelle ville entre 2021 et 2025 s’accompagnerait de :

  • L’accélération de l’édification du Port Enfidha
  • L’accélération de la construction de la première partie de l’autoroute Tunis-Gafsa
  • Un programme de numérisation totale des services pour sortir une fois pour toute de la bureaucratie.
  • Des réformes fiscales (imposition du patrimoine immobilier, un impôt sur le foncier non bâti, lutte contre la fraude fiscale)

 

Il faut sortir des mentalités des années 80. Nous avons besoin de programmes à taille humaine et réactifs qui privilégient les circuits courts et l’environnement. Pour tous ces projets, la transparence doit être la règle, que ce soit au niveau de l’attribution de marchés ou des conditions de financement. Il faut privilégier les entreprises tunisiennes, faire en sorte de créer des filières industrielles nouvelles dans le photovoltaïque, l’agriculture… Les nouvelles filières seront protégées par des barrières douanières.

  • Le financement
  • Budget de l’Etat à hauteur de 10 milliards de dollars (25% PIB environ) sur 4 ans : Doublement du budget d’investissement actuel pour passer de 7 à 14 milliards de dinars par an. Vu la limite du budget de l’Etat, les ressources proviendraient de prêts extérieurs (programme de conversion des dettes, organismes internationaux, prêts bilatéraux) et intérieurs (prêts nationaux, montée du taux d’endettement intérieur en aménageant les conditions actuelles)
  • Vente du parc foncier de Tunis, une fois les déménagements susmentionnés effectués.
  • Coopération avec les capitaux privés qui souhaitent s’associer aux projets (PPE).

L’augmentation du niveau de l’endettement de 30 milliards de dinars correspondra à l’accroissement de l’endettement de ces dernières années, mais ces investissements vont permettre de créer les conditions d’une croissance durable et respectueuse de l’environnement.

 

5.    En guise de conclusion

 Nous devons préparer cet après-crise. Nos principaux partenaires économiques sont parmi les plus touchés et nous serons lourdement impactés. Cependant, il ne faut pas céder au fatalisme et à la morosité. Un programme cohérent d’investissements publics efficient et efficace pourrait créer les conditions de la réussite. Les incitations fiscales et les vœux chimères par le développement par le capital privé ont montré leurs limites. Il est temps de planifier et d’exécuter un programme d’investissement public.

Un dernier point et qui n’est pas des moindres. L’État doit se poser avec gravité la question de l’accompagnement des plus démunis qui seront les plus touchés par cette crise. Nous devons trouver un équilibre qui permettra l’émergence d’un revenu citoyen pour chaque Tunisien dans le besoin, tout en veillant à ce que ces aides ne deviennent pas une trappe à l’inactivité. La numérisation, l’identifiant unique, la réforme de la caisse de compensation permettront de cibler efficacement cette population. 

 

 

Walid Hasni Docteur en économie

Taoufik Moussa, Expert-comptable

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