Joli coup d’éclat de Moez Ben Gharbia avec son enquête d’investigation diffusée sur Carthage +. Sherlock ne ferait pas mieux. Sur antenne, il dévoile les dessous d’un futur marché (mort dans l’œuf) de gré à gré entre le ministre de l’Industrie, Salah Ben Youssef et un industriel de renom, Jalel Zayati, député de son état.
Un véritable moment de plaisir cette enquête menée en direct avec la malice du journaliste-animateur-inspecteur qui feint de chercher la vérité et a amené son interlocuteur à tout dévoiler.
Les faits d’après les déclarations des deux parties dans leurs différentes interventions médiatiques.
Salah Ben Youssef appelle directement Jalel Zayati pour une commande (sans bon de commande) de deux millions de masques barrière au coût unitaire de 1,9 dinar et mise à disposition sous 15 jours. Soit un marché de 3,8 millions de dinars (1,23 million d’euros) qui vient en parallèle d’un autre marché de trente millions de masques. Le pourquoi de ce coup de fil direct ? L’usine de M. Zayati serait celle qui produit des masques conformes aux normes et destinés à l’export. Serait-elle la seule en Tunisie ? Certainement que non et on évolue, là, dans un marché bien concurrentiel ce que le ministre de l’Industrie ne peut pas ignorer.
Il se trouve que Jalel Zayati est député (Al Badil) et son entreprise (Ortho Tunisia) fait partie des fleurons du secteur.
Mais Ortho Tunisia a beau être une excellente entreprise exportatrice, elle a beau répondre aux normes les plus strictes, elle n’a pas le droit de conclure un marché public, vu que son dirigeant est député. C’est l’article 20 de la loi 46/2018 qui interdit à tout député de conclure des marchés à caractère commercial avec l’Etat, les collectivités locales et les organismes publics.
M. Zayati dit qu’il est de bonne foi et qu’il ignore cette loi. C’est vrai qu’un marché de 3,8 MDT a de quoi vous faire oublier une loi.
Quid du ministre ? Ignore-t-il, lui aussi, cette fameuse loi qui a été fortement médiatisée, lors de sa discussion ?
A priori, MM. Zayati et Ben Youssef ne se connaissaient pas avant et le ministre de l’Industrie ne savait pas que son vis-à-vis est député. Ils se sont rencontrés l’un et l’autre au parlement en session d’audition dans une commission. On ne remettra pas leur parole en doute, mais ignorent-t-il, l’un et l’autre, que l’Etat ne peut pas conclure un marché de gré à gré quand il est de cette envergure ? On évoque les circonstances exceptionnelles. Soit. Mais pourquoi donc fixer ce prix de 1,9 dinar dès le départ, alors que le plus simple est de lancer une consultation à laquelle tous les industriels intéressés participent ? Ce n’est pas une question de transparence seulement, c’est une question d’équité et l’Etat, dont le ministre et le député sont d’éminents représentants, en sont les garants.
Salah Ben Youssef et Jalel Zayati ne sont pas n’importe qui. L’un n’est pas devenu ministre par hasard et l’autre n’est pas un député arrivé au parlement en tirant sur le fil de la foi. Ils sont connus dans le monde assez fermé du business.
M. Zayati était, à un moment, vice-président de la Fédération du textile et ses produits sont reconnus internationalement. A ce titre, son ignorance de la loi, dans ce qu’elle relève du plus basique, reflète soit une mauvaise foi, soit de l’incompétence. Il est député, on n’y peut rien.
M. Ben Youssef, en revanche, navigue dans d’autres cieux bien plus exigeants en rigueur. C’est un commissaire aux comptes et auditeur. Il a travaillé pour les très prestigieux bureaux Finor et KPMG. A ce titre, il n’a aucun droit à l’erreur en matière législative. D’autant plus que la loi relative à l’enrichissement illicite est toute récente. Il n’a pas le droit, non plus, de contacter un industriel directement, ne serait-ce que pour une information relative à un marché public dont il a la charge. Que dire alors quand il s’agit de conclure et de commander en gré à gré.
Son statut de ministre lui impose une certaine retenue et certaines distances, même en cas de crise. Il sait très bien cela, lui qui donnait des leçons en la matière il y a 72 heures à peine à un animateur radio. Un ministre qui refuse que ses propres directeurs l’appellent sur son téléphone portable ne peut pas négocier directement avec un industriel. Il a des dizaines de spécialistes, et de haut rang, dans son département pour faire le benchmarking.
Contrairement à Jalel Zayati, Salah Ben Youssef ne bénéficie pas d’une réputation au dessus de tout reproche. Plusieurs le louent, certes, mais plusieurs ont des choses à redire à son encontre. Peu importe les ragots, le fait est que son comportement dans ce scandale ne peut être justifié par la bonne foi. En aucun cas. De deux choses l’une, soit il est de bonne foi et donc il est crédule et, dans ce cas, il ne mérite pas d’être auditeur dans l’une des plus grandes boites internationales et encore moins ministre. Soit il y a suspicion de favoritisme, de corruption, d’affairisme, de clientélisme et, en sa qualité d’auditeur, il sait qu’on épingle les sociétés et les politiques pour moins que cela. Lui-même, dans sa carrière, aurait certainement émis des réserves pour moins que cela.
Sans entrer dans les ragots, Salah Ben Youssef ne peut pas nier qu’il a des liens rapprochés avec des hommes d’affaires qui ne sont pas au dessus de tout soupçon. Au moins un homme d’affaire qui a fait son beurre sous Ben Ali, avant de se rapprocher ensuite du CPR qu’il a financé à coups de milliers de dinars, puis d’Ennahdha puis de Youssef Chahed et puis de Mohamed Abbou.
Salah Ben Youssef, lui-même était membre de Solidar, cette ONG fondée par sa collègue Lobna Jeribi. Ses accointances politiques avec Elyes Fakhfakh sont claires et les liens avec Mohamed Abbou sont hypothétiques, certes, mais très fort probables.
Pense-t-il qu’il peut agir impunément parce qu’il bénéficie de ces soutiens ? Elyes Fakhfakh a eu l’intelligence de ne pas tomber dans ce piège et a envoyé rapidement une inspection.
Un auditeur sait, aussi, que les meilleures affaires se concluent en temps de guerre et que les meilleurs investissements se font en temps de crise. Dès lors, la suspicion devient un peu trop lourde, pour nous contribuables.
Peu importe le résultat de cette inspection, et peu importe la foi du ministre, les faits dévoilés autour de cette affaire sont suffisants pour que le ministre dépose, sans tarder, sa démission. Sa présence entache tout le gouvernement. Au minimum, il est coupable de crédulité et c’est suffisant pour qu’il ne figure plus dans ce gouvernement. C’est là une règle basique dans une démocratie qui se respecte.










