Confinement ciblé. J-1. Nous ne sommes que des femmes après tout. Nos enfants sont notre plus grande richesse.
Je suis étonnée de voir toutes ces personnes choquées par le décret gouvernemental publié hier soir par le gouvernement Fakhfakh. « Les mères, dont l’âge des enfants ne dépasse pas 15 ans, restent soumises au confinement total ». Elles pourront donc continuer à être confinées avec leurs enfants et ne pas se frayer ce chemin – ô combien belliqueux – vers leur lieu de travail.
Libérées, délivrées ! Toutes ces pauvres mères qui s’en faisaient pour la garde de leurs enfants à l’heure où les écoles, jardins d’enfants, crèches, et clubs éducatifs n’ouvriront pas leurs portes avant septembre, sont enfin délivrées de cette peine. Pourquoi chercher la petite bête au gouvernement, lui qui souhaite tant nous faciliter la vie et apaiser nos inquiétudes de mères ?
Oui, car nous savons que cette inquiétude est purement féminine. Nous savons tous que le travail est une corvée économique pour toute femme qui se respecte.
Honte à vous toutes, ces mères indignes qui trouvent du plaisir dans leur travail, qui travaillent par vocation et qui sont soulagées à chaque fois qu’elles conduisent leurs enfants à l’école pour vivre pleinement leur journée de travail. Honte à vous de confier vos enfants à leurs pères pour assister à une réunion importante, pour finir ce dossier ou pour partir en voyage d’affaires. Honte à vous de faillir à votre rôle primaire et naturel, celui d’être mère…et rien d’autre.
Alors qu’on aurait pu tout simplement lire dans le décret gouvernemental « parent » au lieu de « mère », le gouvernement a décidé de choisir pour nous qui doit garder les enfants dans notre ménage.
« Ce ne sont pas les individus qui sont responsables de l’échec du mariage : c’est l’institution elle-même qui est originellement pervertie », écrivait Simone de Beauvoir dans l’avant-gardiste « Deuxième Sexe ». A l’heure où certains pays évoquent la notion de parent 1 et parent 2 afin de ne pas exclure les couples homosexuels et les personnes transsexuelles, asexuées et autres, en Tunisie, par un texte pourtant simple, on continue à exclure les hommes de l’équation parentale. On continue aussi d\’ignorer la situation des femmes divorcées ou veuves, de celles qui sont seules à subvenir aux besoins de leurs familles et des mères célibataires.
Mais shhh, arrêtez de râler, éternels insatisfaits que vous êtes ! Ce n’est pas le moment de perdre du temps avec des considérations féminines inutiles ! (d’ailleurs, ce ne le sera jamais). Et puis, le gouvernement vient d’admettre son erreur et décider de rectifier le tir. Le coup est déjà parti, et alors ?
Dans mes maigres souvenirs des cours d’éducation sexuelle, et si j’ai bien compris le principe de la procréation, il faut être deux pour faire un enfant (dans son sens classique du terme du moins). Si on reste attaché à cette vision classique de la paternité, elle ne s\’applique pas toujours en matière d\’éducation. Les pères qui s’aventurent dans les aires de jeu sont de véritables héros à aduler. Les pères qui osent quitter le bureau plus tôt pour daigner se pointer aux réunions de parents d’élèves sont des êtres surnaturels faits de poussière d’étoile et de pouvoirs magiques. Tels des animaux rares et exotiques, ils suscitent l’admiration et la fascination de toutes ces bonnes dames qui ont estimé qu’il était naturel et même de leur devoir d’assister à ces réunions organisées périodiquement par l’école et auxquelles elles se sentent obligées d’y aller. Pas la peine de réfléchir.
Oui car, ont-elles le choix ? Dans l’imaginaire collectif et les idées persistantes et collantes dans notre société si patriarcale, la maternité est uniquement féminine. Un homme qui s’occupe de ses enfants ne fait qu’aider son épouse, et il faudrait se prosterner devant lui pour autant de générosité et d’abnégation. De même qu’il est naturel qu’une femme est mère avant tout, que sa place est dans son foyer, qu’elle est responsable de nourrir et de s’occuper des membres de sa famille et que son travail n’est qu’une lubie. De même qu’il est normal de la harceler dans les transports ou dans la rue si elle se rebelle contre l’autorité familiale, pour quitter le cocon tard le soir, pour voyager seule, pour sortir non accompagnée ou pour vivre librement sans la tutelle d’un homme. Il est même plus que naturel de rappeler cette femme à l’ordre lorsqu’elle hausse le ton, qu’elle ne se montre pas obéissante et qu’elle essaye de quitter son carcan d’épouse et de mère.
Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? Je ne suis qu’une mère d’enfants de moins de 15 ans qui n’a jamais arrêté de travailler un seul jour, même sous confinement…










