En ces jours particulièrement délicats, où le monde entier, bouleversé, a basculé dans la peur, la désolation, et l’incertitude, pardonnez-moi d’avoir pris la liberté d’adresser à vous Monsieur le président de la République et à vous Monsieur le président du gouvernement cet appel pressant. Cet appel est celui d’un citoyen qui, comme tant d’autres, vous a élus et a placé sa confiance en vous, mais qui se sent aujourd’hui offensé, indigné, désabusé.
Excellences, je m’adresse à votre sagesse et votre perspicacité et vous conjure de réfléchir aux réflexions exprimées dans cette lettre.
Le 23 Octobre 2019, la majorité des Tunisiens vous a confié un mandat de cinq ans et le 27 février 2020, la désignation de M. le président du gouvernement et de son équipe ministérielle a été avalisée par le Parlement. Ainsi, l’on peut dire que vous deux, vous avez reçu vos mandats respectifs par tout le peuple, autrement dit tous les Tunisiens à travers à la fois, l’élection présidentielle et le vote parlementaire. On ne peut espérer une meilleure légitimité pour gouverner.
Certains ont fait et font encore de la politique et se sont habitués à faire carrière politique à partir de slogans pompeux, de schémas désuets et de promesses sans lendemain. Ce n’est pas votre cas. Vous êtes arrivés tous deux propres, blancs comme neige, apparemment animés de bonne volonté pour bien faire, redresser les torts et réussir dans votre mission. C’est pour cela que le peuple exaspéré par l’espérance confisquée par vos prédécesseurs vous a donné mandat de gérer ses affaires. Ceux qui ont voté pour vous et applaudi à la désignation du Président du gouvernement ont, a priori, senti que quelque chose vous rapproche d’eux et qu’une lueur d’espoir commence à pointer à l’horizon. Je vous avoue que j’étais de ceux-là et avant de poursuivre, je tiens à souligner que je suis septuagénaire et je n’ai jamais de ma vie adhéré ou appartenu à un quelconque parti politique.
Monsieur le président de la République et Monsieur le président du gouvernement vous n’êtes pas sans savoir que le mandat donné par le peuple est redevable d’un résultat concret et visible à l’œil nu. En vous élisant, nous avons manifesté clairement notre impatience de voir changer un climat politique morose, tissé de querelles stériles et caractérisé d’ambitions creuses qui n’a produit que malheur collectif. Cette impatience est celle de vous voir agir fermement et en profondeur. Elle traduit à la fois notre insatisfaction et notre optimisme.
Le mandat qui vous a été attribué veut dire obligation de résultat positif, qui en principe, devra se manifester par le redressement concret des effets décevants hérités de la mauvaise gouvernance de la décennie écoulée par le fait d’un déni persistant de la réalité et d’un aveuglement sciemment maintenu malgré les urgences sécuritaire, économique et sociale. Ce redressement attendu donnera immanquablement aux Tunisiens l’espoir et la force d’atteindre leurs ambitions et leurs idéaux, parce qu’ils veulent repartir de l’avant et tiennent à se réapproprier leur dignité. Notre espoir de vivre un avenir meilleur est donc confié en vos mains. L’histoire en jugera.
Le mandat qui vous a été accordé est d’abord celui de la garantie de la souveraineté de la Tunisie; c’est celui de donner au pays la possibilité de pouvoir disposer de soi-même dans la tourmente des dérèglements à l’échelle nationale, régionale et planétaire; c’est celui de pouvoir résister à l’impérialisme des lobbies à l’intérieur et des dictats de l’Orient et de l’Occident; c’est celui de ne pas de céder à la terreur des barbus sanguinaires qui terrorisent à droite et gauche au nom de leur islam; قد بدت البغضاء من أفواههم وما تخفي صدورهم اكبر
C’est celui d’éviter d’hypothéquer l’avenir de nos enfants par des doctrines fallacieuses et des dettes écrasantes.
Le mandat dont vous disposez aujourd’hui est celui de rendre à la Tunisie sa belle image, celle d’après l’indépendance; c’est également de rendre notre pays attractif pour les visiteurs et les investisseurs.
Le mandat que le peuple vous a donné est celui de sauvegarder et de préserver les valeurs canons séculaires qui ont toujours caractérisé la société tunisienne, ce sont celles de la laïcité, de la tolérance, de l’amour de la patrie, de la sacralité du devoir, de la solidarité et de … bien d’autres…
Excellences,
L’action politique n’a de sens que si elle est précisément accomplie au nom d’une certaine idée de l’homme, de sa valeur et de son destin. Il ne vous échappe pas que c’est cette idée qui a guidé des années durant, les bâtisseurs dans la construction du jeune Etat à l’aube de l’indépendance du pays; rien d’autre ne comptait à leurs yeux. Jugez de la noblesse de cette tâche à accomplir aujourd’hui dans la perdition que nous vivons encore depuis un certain 14 janvier.
Les neuf dernières années ont été cruelles pour le pays parce que les politiciens et les gouvernants ont perdu le cap et se sont embourbées dans des invectives et des cabales à ne plus en finir, privant ainsi le peuple de la possibilité qui lui aurait permis de s’épanouir. Les cris de détresse de certains tunisiens dans les zones reculées et ce qui se passe sous le dôme du Parlement reflètent le niveau de la misère dans laquelle nous sommes tombés. De nos jours, la misère a pris plusieurs formes et est devenue une maladie qui gangrène le corps social. Beaucoup en souffrent.
Monsieur le président de la République, Monsieur le président du gouvernement, vous me direz que vous êtes en parfaite connaissance de tout cela et même de plus; que vous en êtes conscients et que vous vous employez à remettre les choses en ordre. Soit! Seulement nous constatons que durant des années nos gouvernants ont fait fausse route, n’ont pas réalisé les promesses déclarées et n’ont pas abouti aux résultats attendus, ce qui a engendré fatalement, une perte de confiance en ceux qui gouvernent et en leur volonté de traiter les maux à la racine pour redresser les torts. Nous craignons que cela se poursuive pendant les années à venir.
Il est un fait que la classe politique est désormais décrédibilisée. La leçon est apprise: Nous, électeurs, nous ne donnerons plus jamais confiance aux hommes au pouvoir tant que le climat politique et la gouvernance continuent à apparaître entachés d’opacité, de népotisme, de clientélisme, de conflits d’intérêts maladifs, de malversation. Légiférer, promulguer des lois, décréter, et ouvrir des enquêtes ne suffit pas tant que l’impunité sévit malgré des cas patents, tant que l’Administration est aliénée, tant que le silence est sciemment et savamment entretenu sur les pressions et dépassements commis par les lobbies, sur certains hauts responsables gratifiés de promotions pour leurs prévarications, et sur le dévergondage ostentatoire de certains soi-disant représentants du peuple protégés par leur confrérie.
Le peuple VEUT que vous empruntiez une voie radicalement nouvelle parce qu’il est assoiffé de changement. Dans vos discours, vous avez utilisé plusieurs fois les termes de confiance, de transparence et de responsabilité. La confiance ne s’acquiert qu’au vu des comptes rendus et des résultats obtenus. La confiance génère la concordance sans laquelle la sérénité de la vie civile n’est pas concevable.
Monsieur Le Président de la République, Monsieur Le Président du gouvernement,
il faut en finir avec la république bananière. Quand la décision concerne ce qu’il y a de plus sérieux dans la destinée du pays, il faut y aller tout de suite et sans hésiter. L’efficacité commande que les ministres et les hauts responsables soient comptables de leurs actions dans l’exercice de leurs fonctions.
Nous demandons que le reste de votre mandat ne soit pas consacré aux rafistolages, ajustements et demi mesures. Nous EXIGEONS des réformes pour une transformation progressive et profonde des systèmes. Le peuple a été assez bercé d’illusions.
Ainsi, vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que l’ordre matériel affermi n’est pas accompagné d’un ordre moral consolidé.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que la misère multiforme n’est pas enrayée. «L’art de gouverner consiste à ne pas laisser vieillir les hommes dans la misère» disait Napoléon Bonaparte. Il faudra substituer à l’aide sociale, à la charité publique, aux dispositifs de soutien, une vraie politique de l’inclusion de tous.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que ceux qui sont dans la force de l’âge chôment et ne peuvent vivre dignement.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que nos campagnes se vident par la négligence du secteur agricole.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que les villes de l’intérieur enregistrent un déficit migratoire au profit des villes du littoral.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que l’obscurantisme rampant continue à se répandre par des taupes dans les milieux d’hommes malheureux.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que les lois ne sont pas fermement appliquées.
Vous n’aurez pas fait le nécessaire tant que l’esprit de la révolution est bafoué parce que détourné et accaparé par certaines personnes inqualifiables qui se reconnaîtront.
«Ne craignez pas de vous faire des ennemis; si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait » (Georges Clémenceau).
Monsieur Le Président de la République, Monsieur Le Président du gouvernement, nous, le peuple, sommes de votre côté. Les discutions entre les citoyens tunisiens le montrent et les sondages le confirment.
En ce moment, vous avez une mission historique; vous disposez d’une juridiction d’exception (article 70 de la Constitution) ; elle vous est accordée pour gérer une situation exceptionnelle, mais aussi en vertu de laquelle, vous pourrez, entre autre, jeter les fondements de lendemains meilleurs; les tunisiens et les générations futures vous en sauront gré.
Singapoura accédé à son indépendance après la Tunisie.
‘Après l\’indépendance de l\’Empire britannique en 1958, le rattachement à la Malaisie en 1963, puis l\’indépendance en 1965, Singapour a su devenir, avec très peu de ressources naturelles et des problèmes socio-économiques importants – émeutes raciales, chômage massif, difficultés de logement et d\’accès à l\’eau –, l\’un des pays les plus développés et les plus prospères du monde, en termes d\’économie, d\’éducation, de santé, de sécurité et d\’urbanisme’.(WIKIPEDIA)
Ce pays se trouve aujourd’hui aux premiers rangs des classements parce que LEE KWAN YEW a osé appliquer ses orientations politiques, malgré un climat socio politique angoissant. Messieurs les gouvernants, si vos collaborateurs sont en manque d’inspiration, envoyez-les pendant une petite semaine à Singapour pour s’imprégner de l’esprit et des bonnes règles qui régissent la bonne gouvernance.
Monsieur le président de la République, Monsieur le président du gouvernement, les Tunisiens se sont mobilisés en grand nombre pour contribuer à la lutte contre le Covid-19, parce que nous avons tous, intérêt et à cœur à ce que cette pandémie prenne fin le plus rapidement possible avec les moindres dégâts. Nous sommes généralement soucieux de bien faire et de vivre dans la dignité.
Après le Covid-19, nous rêvons tous de nous réveiller un beau matin sur l’annonce d’une vision stratégique prospective comportant un programme de réformes audacieuses et de projets innovants et structurants, qui redonnent aux citoyens l’enthousiasme et le souffle tels que ceux insufflés par les visionnaires fondateurs du jeune Etat tunisien après l’indépendance du pays. Ce sera un signe précurseur de notre sortie du tunnel.
Les forces adverses, les têtes cyniques mal pensantes et les fossoyeurs ne manqueront pas de s’acharner à exercer leurs maléfiques influences partout et à tous les niveaux, dans le Parlement, dans l’Administration, dans les instances dites indépendantes pour freiner votre élan et faire couler votre programme.
Alors, il vous appartiendra M. le président de poursuivre votre route en dégageant de votre chemin la pierraille, et si des forces occultes vous en empêchent, appelez à l’organisation d’un referendum pour remettre les pendules à l’heure. Nous répondrons présents parce que la plupart des tunisiens le souhaitent et ont encore confiance en vous.
Taoufik Ayachi
* Ancien haut cadre à l’ONTT (1972-1989)
* Ancien haut cadre à l’agence nationale du patrimoine, ex ANEP devenue AMVPPC (1989- 2001)
* Ancien PDG de la SOCOPA (2001-2007)
* Actuellement Consultant free lance










