Zéro nouveau cas de covid-19. Si nous n’étions pas en ramadan, on inviterait tout le monde à sabrer le champagne pour cette excellente nouvelle. Visiblement, le pire est derrière nous. Rappelez-vous à quel point nous étions inquiets au mois de mars et où nous en sommes deux mois après. On voyait des choses surréalistes se passer partout dans le monde et on n’en croyait pas nos yeux. Un virus mortel fait des ravages et l’impensable a eu lieu, des milliards de personnes cloitrées chez elles. Cet hiver-printemps 2020 va rester dans les annales, il est historique, il sera enseigné dans les écoles comme l’on enseigne les guerres mondiales de 14-18 et 39-45.
Qui, au début du mois de mars, aurait parié que l’on allait être confinés dans nos maisons, que des entreprises allaient mettre la clé sous la porte, que des milliers de personnes allaient se retrouver sans ressource aucune ? Les plus doués des astrologues et autres « métiers » destinés aux naïfs n’ont pas vu la chose venir. Le mal est arrivé au plus près de chez nous et on n’en croyait toujours pas nos yeux. La France et l’Italie, nos plus proches voisins du Nord, comptent leurs morts par milliers (paix à leurs âmes tous, sans exception) et la Tunisie n’a pas atteint les cinquante morts en deux mois. La plus banale des grippes ferait pire.
L’autre inquiétude liée au covid-19 est celle de la situation économique désastreuse et, ici aussi, la chose n’est pas exclusive à la Tunisie. Les mesures annoncées au tout début de la crise par le gouvernement ont tardé à venir, mais elles commencent à se concrétiser avec la publication vendredi dernier des décrets relatifs à l’accompagnement des entreprises en difficulté et la mise en ligne, le lendemain même, de la plateforme digitale centralisant les mesures d’accompagnement. Si tout va bien, les entreprises vont pouvoir rebondir avec un minimum de casse.
De la casse, il y en aura, comme il y en a partout dans le monde à commencer par l’Europe et les Etats-Unis, mais elle ne devrait pas être aussi violente qu’on le craignait il y a deux mois, si toutes les mesures annoncées et légiférées par des décrets se concrétisent.
Les pays les plus puissants au monde sont quasiment à genou à cause des milliers de morts et des milliards de dollars perdus en ces deux mois. Chez nous, il y a des morts, paix à leurs âmes, mais cela n’a rien à voir avec les autres. Chez nous, la crise économique est là, elle est aigüe, mais son ressenti est moins violent que plusieurs pays développés.
La baraka ? Que chacun croie ce qu’il veut, mais on ne peut mettre ces chiffres et ces réalisations sur la seule baraka. Ce serait une insulte pour les milliers de médecins et infirmiers, pour les milliers de fonctionnaires qui ont assuré la continuité des services de l’Etat, pour les milliers d’agents des forces de l’ordre et de soldats de l’armée, les milliers de caissiers de supermarchés, épiciers, boulangers, bouchers, poissonniers, maraichers, les ouvriers d’usines, les journalistes, les transporteurs qui ont pu assurer en deux mois la continuité du pays, pendant que les Tunisiens étaient confinés chez eux.
Ces choses là, pour ceux qui connaissent comment fonctionne un pays, un Etat, une administration, ne sont pas simples en dépit des apparences. Elles ne se font pas par un claquement des doigts, il faut tout un orchestre, il faut tout un gouvernement.
Ce grand exploit de zéro nouveau cas de covid-19, on le doit à toutes ces équipes médicales, c’est indéniable, mais on le doit aussi à tous ces corps de métier sans exception qui ont travaillé dans des conditions loin d’être optimales ces deux derniers mois.
Parce qu’il faut souligner aussi les bonnes choses pour asseoir sa crédibilité, on doit également cet exploit au ministre islamiste de la Santé, longtemps qualifié de dangereux renard dans nos colonnes, Abdellatif Mekki. De même, les mesures économiques en voie de concrétisation n’auraient pas pu voir le jour sans l’acharnement du jeune ministre des Finances, Nizar Yaïche.
Un ministre n’étant qu’un membre de l’orchestre, il faut aussi souligner que l’orchestre a bien bossé sous les ordres de son chef Elyes Fakhfakh et son cabinet.
En dépit de tout le mal causé par la troïka de 2011-2014 dans les rouages de l’administration et du pays, cet orchestre a su bien fonctionner, le pays a été debout et fort durant cette crise qu’on va très bientôt laisser derrière nous. Que l’on se rappelle au tout début, au mois de mars, ce que disaient certains critiques politiques à propos de la gestion du pays.
Alors maintenant, imaginons un instant que si ce pays était gouverné par Rached Ghannouchi ou Habib Jamli, candidats initiaux du parti vainqueur aux élections et nominés légitimes au poste de chef du gouvernement. Comment les choses auraient pu être ? Et comment les choses auraient pu être s’il y avait Youssef Chahed, recordman de longévité à la Primature depuis la révolution ?
Personne n’est capable de répondre à des questions hypothétiques comprenant des « si », car avec des « si » on mettrait Paris en bouteille. N’empêche, nous avons une idée un peu trop précise comment les choses se faisaient sous Youssef Chahed et comment les choses se font sous Rached Ghannouchi.
Pour l’islamiste, les choses se font selon ses desiderata sans trop de soucier des lois et de la réglementation. On le voit déjà avec son propre cabinet à la présidence de l’ARP. Des députés, notamment Abir Moussi, crient régulièrement au scandale, mais Rached Ghannouchi fait comme bon lui semble, faisant peu de cas des lois et des limites de ses prérogatives.
Quant à Youssef Chahed, c’est un secret de Polichinelle que de dire que le bonhomme est trop lent à la détente, n’est pas réactif et ne prend pas de décisions immédiates. Certes, il est handicapé par l’administration et sa bureaucratie, certes il a été mal entouré (notamment à la fin) ce qui le pousse à prendre de mauvais conseils, mais ce n’est pas le genre d’hommes à agir vite et bien. Certaines des décisions prises ces deux mois par Elyes Fakhfakh étaient déjà soumises à Youssef Chahed, mais elles n’ont pas été concrétisées, faute de volonté ou de réactivité. La réactivité de l’un et la passivité de l’autre font que l’on est en train d’assister en direct à des réalisations en l’espace de deux mois, alors qu’elles auraient dû se faire depuis plus de deux ans.
Il ne faut pas se réjouir trop vite et il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais les faits sont là. Le bilan sanitaire du covid-19 est là et cet exploit est déjà un grand acquis. Nous ne sommes pas en train de compter nos morts et de chercher où et comment les enterrer et ceci est un autre grand acquis. Nos entreprises sont en difficulté, mais les chômeurs ne sont pas, comme aux Etats-Unis par exemple, en train de crier famine dans la rue réclamant un travail pour pouvoir subvenir à leurs besoins minima et ceci est un autre grand acquis.
Elyes Fakhfakh et son gouvernement n’ont pas été parfaits et ont parfois pris des décisions aberrantes et contreproductives, comme celle de la fermeture des hypermarchés, mais leur bilan global est positif et ils ont su rétropédaler quand il le fallait.
Quand on se rappelle que ce gouvernement n’a pas encore cent jours d’âge, qu’il est attendu de pied ferme au tournant, par les islamistes de Ghannouchi et les faux modernistes de Qalb Tounes et Tahya Tounes, il y a de quoi être optimiste sur l’avenir de la Tunisie si jamais il reste au pouvoir. Ce gouvernement a su nous donner de l’espoir, à un moment où la planète entière est au bord du désespoir et c’est déjà beaucoup. Le souligner, comme on aurait souligné ses manquements, est éthique.










