Les opposants et les « haters » de Rached Ghannouchi, patron des islamistes depuis plus de 40 ans, ont souvent tendance à lui prêter un machiavélisme étonnant. On peut supposer que c’est de bonne guerre et qu’il est normal de diaboliser son opposant pour le montrer comme le grand méchant qui menace la pérennité de toute une nation. Heureusement que la Tunisie restera et existera bien après Rached Ghannouchi et tous ses opposants.
Parmi les plans diaboliques que l’on prête volontiers à Rached Ghannouchi, il y a celui de la politique et des relations extérieures. On prête au chef islamiste des relations et une certaine influence internationale, particulièrement avec El Sarraj en Libye et Erdogan en Turquie. Ces relations existent bel et bien, mais il est difficile de penser qu’elles sont si enracinées que Rached Ghannouchi puisse avoir une quelconque influence sur l’échiquier régional. Autrement dit, Rached Ghannouchi se donne des airs, aidé en cela par son parti qui monte en épingle le moindre coup de téléphone ou qui invente un concept nommé diplomatie parlementaire. En réalité il n’en est rien. Les équilibres régionaux sont arrêtés ailleurs et le chef islamiste en est un simple spectateur. Aussi bien les fans que les opposants de Rached Ghannouchi lui prêtent un important savoir-faire diplomatique, les uns pour le glorifier et prétendre que cela apporte beaucoup à la Tunisie, les autres pour le diaboliser et montrer tous les torts qu’il cause au pays. En réalité, il n’en est rien, dans un sens comme dans l’autre, car Rached Ghannouchi est loin d’être un bon diplomate.
L’une des preuves les plus éclatantes de ce manque de tact et de diplomatie est la gestion interne de son parti, Ennahdha. Rached Ghannouchi jouit, au sein d’Ennahdha, d’une légitimité conférée par sa résistance, et par le fait qu’il a guidé le parti jusqu’au pouvoir. Il a également réussi à s’y maintenir malgré des bilans plus catastrophiques les uns que les autres. Il faut dire qu’il a été bien aidé en cela par la débandade du camp moderniste.
Mais il est utile de rappeler que Rached Ghannouchi est contesté au sein de son parti et qu’il est presque toujours passé en force au sein d’Ennahdha. Le dernier épisode en date est la dissolution du bureau exécutif du mouvement pour des raisons qui n’ont pas été explicitées par les islamistes. Mais il est clair que le patron islamiste ne veut pas que le parti tienne son congrès, qui est théoriquement prévu pour cette année. Rached Ghannouchi avait procédé de manière comparable lors du 10ème congrès du parti. Il avait menacé de quitter les travaux de l’assemblée si jamais on ne lui donnait pas la haute main sur le bureau exécutif. Rached Ghannouchi n’est pas homme à convaincre de ses idées ou de leur bien fondé. Il applique et il passe en force. C’est ce qui explique le nombre croissant de mécontents au sein du parti islamiste à l’instar de Zied Laâdhari qui s’est mis en retrait ou de Abdelhamid Jelassi, dirigeant historique qui a tout bonnement claqué la porte.
Rached Gahnnouchi doit faire face à une fronde de plus en plus virulente au sein de son parti, menée par la nouvelle star, Abdellatif Mekki. Pensant l’enterrer ou tout du moins le neutraliser en le plaçant à la tête de la Santé publique, Rached Ghannouchi a donné à Mekki une visibilité et une opinion favorable en marge de la crise du coronavirus. Cela se voit dans les sondages et Rached Ghannouchi n’est pas rassuré de voir son principal opposant gagner ainsi la sympathie des gens.
Le manque de savoir-faire de Rached Ghannouchi est également visible dans la gestion de son autre casquette, celle de président du Parlement. Pas un piège politique dressé par ses opposants dans lequel il ne soit pas tombé pieds joints. Abir Moussi, président du PDL, multiplie les provocations et les contestations pour porter atteinte au chef islamiste et elle réussit brillamment. La désignation de Habib Khedher dans le cabinet du président de l’ARP est toujours matière à débat et elle s’est faite loin de toute finesse et de tout tact. La gestion de Rached Ghannouchi est tellement désastreuse qu’il n’a pas réussi à matérialiser la coalition gouvernementale au niveau de l’Assemblée et a préféré s’en remettre à une coalition bâtarde avec Qalb Tounes et Al Karama. On peut également citer l’échange d’amabilités qui a eu lieu avec les dirigeants du parti Echaâb ainsi que les relations tendues qu’il entretient avec le président de la République, Kaïs Saïed.
En somme, Rached Ghannouchi est loin de se distinguer par des capacités diplomatiques particulières. Ses talents de négociateur sont loin d’être démontrés ces dernières années et on lui prête une nocivité bien trop exagérée. Le politicien Rached Ghannouchi est plutôt sur le déclin et a tendance à privilégier le bras de fer à la douceur. La santé y joue certainement pour beaucoup et la concurrence, notamment au sein d’Ennahdha, se montre de plus en plus insistante. Rached Ghannouchi fait désormais partie des dinosaures de la politique tunisienne et ses années de gloire sont derrière lui. Le parti Ennahdha organisera forcément un congrès, et il sera mis sur la touche, forcément.










