Le conflit armé et la crise politique et institutionnelle en Libye ont eu un développement très important ces dernières semaines et des répercussions négatives sur la diplomatie et la sécurité en la Tunisie.
Nous avons assisté, médusés, à l’importation du conflit libyen au cœur même de l’Etat tunisien et de sa représentation nationale. Cette manœuvre révèle toute la défaillance du régime des partis et les conséquences de l’irresponsabilité politique.
Pour évaluer l’ampleur du préjudice subi par la diplomatie tunisienne et la menace sur la sécurité nationale, il est important de rappeler quelques données juridiques et géostratégiques à l’aube desquelles on pourra apprécier ce préjudice.
La Tunisie aux frontières de toutes les puissances
Comme tous les conflits politiques qui dégénèrent en guerre civile, le conflit libyen ne fait pas exception. Des Balkans, en passant par la Tchétchénie, le Rwanda, le Soudan, la Somalie, le Burkina Fasso sans oublier la région MENA, le Yémen, la Syrie et l\’Irak, on constate que tous ces pays ont en commun la transformation d’un conflit local en un conflit international direct ou indirect. Les enjeux économiques, géopolitiques et géostratégiques ont incité plusieurs parties prenantes à intervenir dans ces conflits, motivées par ces enjeux et parfois même par un clivage idéologique meurtrier.
Le cas libyen est, à quelques nuances près, identique au cas syrien, théâtre de tous les enjeux. Il suffirait d’échanger les clivages ethno-religieux de la société syrienne par le clivage ethno-tribal en Libye exacerbé par les richesses dont regorge le sous-sol libyen et l’importance économique et stratégique de ses côtes méditerranéennes, et nous voilà au cœur d’un conflit majeur qui peut très facilement déborder les frontières libyennes du Nord au Sud, d’Est en Ouest. Plusieurs puissances mondiales et régionales avec leurs guerres chaudes et froides sont impliquées dans ce conflit et ce dans le cadre d’une réorganisation de la carte de la région et les délimitations des nouvelles zones d’influence. On est donc passé d’un conflit interne à un conflit international par milices et armées régulières interposées.
Cette situation met la Tunisie aux frontières de tous les pays impliqués dans le conflit et dont la présence directe ou indirecte sur le territoire libyen contraint la diplomatie tunisienne à tenir compte de tous les enjeux avant de définir sa stratégie et son positionnement. Ce positionnement doit être guidé par au moins trois principes fondamentaux, à savoir le droit international, l’adéquation entre la politique et les moyens de sa mise en œuvre et enfin le respect des usages diplomatiques cumulés depuis l’indépendance. Ces trois principes convergent pour motiver le positionnement d’une Tunisie soucieuse de son image de terre de paix et de dialogue loin de toute attitude belliqueuse préjudiciable à ses intérêts vitaux. Que préconise dans de pareils cas le droit international ?
Droit bafoué et ingérence
Selon les dispositions prévues par la Charte des Nations-Unies et plus particulièrement les dispositions des Chapitres 6 et 8 sur la résolution des conflits, le cas de la Libye relève d’abord de la responsabilité des Libyens dans un premier lieu et des pays voisins et des organismes régionaux en second lieu. Si tous les recours pacifiques échouent, seul le Conseil de sécurité peut envisager l’utilisation de la force pour rétablir et maintenir la paix en vertu du Chapitre 7 de la Charte et les actions de coercition pour le rétablissement de la paix après épuisement de tous les autres recours. Par conséquent, toutes les parties prenantes dans le conflit libyen agissent en dehors des règles du droit international et de ce fait tout positionnement de la Tunisie en faveur ou contre une quelconque partie prenante dans le conflit, la met de facto en dehors du droit international et en violation d’un principe fondamental de sa politique étrangère.
Quant à l’adéquation entre politique et moyens, il est évident que pour la Tunisie, un positionnement partial nécessite la mise en place de moyens adéquats selon le principe d’un « retour sur investissement » supérieur à la mise de départ. La Tunisie n’a ni les moyens, ni l’ambition de se lancer dans une compétition de cette nature en violation des Chapitres 6 et 8 de la Charte et dilapider ainsi une tradition diplomatique chèrement acquise depuis l’indépendance. Ce qui nous amène au 3e principe qui fait la singularité de la diplomatie tunisienne telle qu’elle était définie par le Président Bourguiba.
S’il est difficile de construire une image de marque et un branding diplomatique, il est nettement plus facile de tout détruire en peu de temps et à travers des actions dont les conséquences seront irréversibles sur des générations.
Importation du conflit international au sein du Parlement tunisien.
S’il fallait un exemple sur la manière de violer tous les principes qui guident une politique étrangère et sur la manière de dilapider un patrimoine diplomatique chèrement acquis, la manœuvre politicienne à laquelle on a assisté la semaine dernière au sein du Parlement en est un véritable cas d’école. Ni le principe du droit international, ni celui de la conjugaison des moyens et des politiques choisies, ni même celui de la tradition diplomatique n’ont pesé lourd face aux intérêts politiques de circonstance pour certains partis politiques. Quant aux intérêts vitaux de la Tunisie, ils n’ont à aucun moment été pris en compte dans cette guéguerre de positionnement politique.
La complexité du conflit libyen et tous les enjeux qu’il implique devraient normalement inciter à la prudence tout en respectant les 3 principes fondamentaux qui ont toujours guidé la politique étrangère de la Tunisie et contribué à protéger ses intérêts et préservé son intégrité territoriale et celle de son peuple. Il a suffi d’une mèche allumée par le chef du parti islamiste transformée en un feu incontrôlable par une pompière pyromane pour que 60 ans de diplomatie partent en fumée. Le tout est fait au grand jour sans se soucier de l’impact négatif sur nos relations internationales.
Tentative de bipolarisation de la vie politique en Tunisie ou le choc des totalitarismes.
La mèche allumée par le président du Parlement tunisien soutenu par son parti et quelques groupuscules parlementaires a permis de révéler, à ceux qui en doutaient encore, l’agenda politique et géostratégique du parti islamiste Ennahdha. Engager la Tunisie dans une voie partisane motivée par une idéologie sectaire c’est enfreindre toutes les règles et les principes de la souveraineté nationale et exposer la Tunisie à des menaces sur sa sécurité et sur ses intérêts vitaux. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’une crypto-destourienne, suppôt inconditionnelle de la dictature et de l’ancien régime qui transforme la mèche en incendie ravageur en faisant d\’une faute politique grave, qu’on aurait pu juguler en interne, une crise politique internationale de laquelle la Tunisie ne peut en aucun cas sortir indemne.
Le suppôt de l’ancien régime a tenté de se servir du clivage entre puissances régionales soutenues par des puissances internationales aux agendas aussi variables que conflictuels, pour créer et alimenter un clivage politique en Tunisie qui réduirait le paysage politique tunisien à un conflit entre deux totalitarismes. En fixant la ligne de clivage selon une binarité entre crypto-destouriens nostalgiques de la dictature contre laquelle le peuple a déjà dit son mot d’un côté et le totalitarisme religieux ennemi de la nation tunisienne et de son identité nationale, le sbire voulait user des mêmes ficelles utilisées par Béji Caïd Essebsi et contraindre au passage tous les autres partis à se positionner selon la dichotomie du « pour » et du « contre ».
La question posée au Parlement sur la condamnation de l’intervention du Qatar et de la Turquie en Libye était biaisée. Elle était partiale et partielle dès lors qu’elle n’affirme pas un principe mais cherche à imposer une prise de position clivante et synonyme d’ingérence dans le conflit libyen contrevenant ainsi à tous les principes sur lesquels s’est toujours basée la diplomatie tunisienne et contre nos intérêts vitaux. A l’ignominie de M. Ghannouchi et son soutien ouvert à l’agenda des frères musulmans, la cheffe du PDL répond par une autre, non moins grave, celle de l’implication de facto de la Tunisie dans le conflit et la subséquente menace sur sa sécurité.
La réactivation d’un pseudo-conflit idéologique entre les crypto-destouriens et les islamistes ne devrait tromper personne. Nous avons déjà subi les conséquences de cette même stratégie empruntée par feu Nidaa Tounes. Nous savons bien que les islamistes et les crypto-destouriens ont la même conception de l’Etat même si leurs objectifs diffèrent. Les RCDistes nous ont déjà fait déguster les affres de la dictature tandis que le totalitarisme des régimes théocratiques n’est plus à démonter. Il ne faut pas tomber dans le piège de choisir entre deux totalitarismes.
Ni la haine envers les islamistes, ni celle envers les crypto-destouriens ne peuvent justifier que l’on mette notre pays en danger. Laissez la Tunisie en dehors de vos abjects intérêts partisans. L’intérêt de notre pays réside dans le respect des fondamentaux de sa politique étrangère et dans le souci permanent de la préservation et le renforcement de sa souveraineté.










