Encore un jour se lève sur la planète Tunisie. Encore une victime à déplorer. Citoyens arrêtez de pleurer, arrêtez de vous indigner, habituez-vous et préparez-vous au pire. On en reviendrait – presque – à un drame par semaine.
Alors qu’une citoyenne – une enfant – a été tuée la semaine dernière par le laxisme des autorités, un autre – un vieux monsieur – a péri ce matin enseveli par leur absence de clairvoyance. Un homme, d’une cinquantaine d’années, a été tué ce matin à Sbeitla (Kasserine), suite à la démolition d’un kiosque illégal par les autorités locales. Les services municipaux n’ont pas jugé bon de procéder à l’évacuation des lieux avant de procéder à la démolition. Elémentaire, mon cher Watson.
Les Tunisiens ne se sont pas encore remis de la tragédie de Farah, que le nom de Rzouga vient d’ajouter à la liste funeste. L’une engloutie, elle était jeune. L’autre écrasé, il était vieux. Personne n’y échappe. La faucheuse ne fait aucune distinction et ne connait aucun répit. Et cette faucheuse-là est aidée dans sa mission par des autorités qui lui servent des morts sur des brancards.
Refermer les bouches d’égout, vérifier qu’il n’y a personne à l’intérieur d’un bien avant de le démolir, simple et évident, diriez-vous ? Pas si sûr pour certains.
Non l’Etat n’est pas criminel, l’Etat est incompétent. Tout simplement incompétent. Qu’est-ce qui est pire au fond ?
La perte de confiance en l’Etat se creuse chaque jour un peu plus. En plus des sentiments de frustration et d’injustice et des vies humaines fauchées – simples dommages collatéraux – c’est la porte ouverte à l’impunité. Et l’impunité est la plus dangereuse des fléaux. Lorsque les populations se rebellent contre l’Etat, contre les lois et contre l’ordre, il n’y a aucun moyen de leur faire entendre raison. Un moyen autre que la violence par la violence.
En alimentant cette impunité, l’Etat fait disparaitre toute possibilité de réconciliation nationale et anéantit l’Etat de droit. Sans Etat de droit, aucune démocratie ne peut survivre et aucune institution ne peut être construite. C’est la voie rapide vers la déliquescence de l’Etat et l’instauration d’une dictature qui s’avèrera – de l’avis de ses défenseurs – plus que nécessaire.
Cette impunité est nourrie et rendue ordinaire chaque jour dans les exemples les plus simples. Lorsque les agents de la fourrière pensent que le trottoir leur appartient et le peignent afin de mieux racketter les citoyens ; lorsque des sécuritaires se permettent d’encercler le tribunal et de brandir leurs armes pour intimider un juge afin qu’il libère l’un des leurs. Et il ne s’agit que des exemples les plus criants de ces dernières 24h.
Après ce qui s’est passé à Sbeitla, Hichem Mechichi s’est empressé de limoger le gouverneur de Kasserine, le délégué de Sbeitla, le chef du district de sécurité de Sbeitla et le chef du poste de la police municipale.
Est-ce que ces limogeages, décidés pour apaiser les tensions, feront que ce genre de drame-défaillance ne se reproduise plus ? Permettez-nous d’en douter. Les tensions qui animent la ville aujourd’hui ne sont pas uniquement expliquées par la tragédie d’aujourd’hui. Il s’agit d’années de tensions et de frustration qui bouillent dans la ville et en font une véritable cocotte-minute. Qui pourraient même faire de Kasserine un Sidi Bouzid bis.
La mort de Rzouga n’aura été que la goutte qui fera déborder le vase, qui prouvera à ces citoyens que l’Etat se contrefiche de leur situation, malgré tous les espoirs qu’ils auraient pu nourrir jusque-là. Espérances d’une jeunesse qui y croit encore mais qui ne devrait peut-être pas.
« Puisqu\’on est jeune et con, puisqu\’ils sont vieux et fous, puisque des hommes crèvent sous les ponts, mais ce monde s\’en fout » chantait le poète et chanteur français d’origine italo-algérienne Saez dans une de ses chansons aux paroles si engagées. Si les pays et les contextes diffèrent, les combats restent les mêmes.
« Si on ferme les yeux, on vivra vieux », dit la même chanson. Même pas, si l’on croit ce qui est arrivé ce matin. Pardonnez mon humour noir, c’est tout ce qui me reste en ces temps difficiles…










