La récupération politique n’aura duré que quelques heures. Alors que vendredi dernier, ils pleuraient en plénière en brandissant les portraits de Badreddine Aloui, les séances d’après n’auront été que le théâtre de leurs chamailleries. Le pays fait face à une pandémie, le Parlement discute la très attendue et cruciale loi de finances, un jeune médecin vient de périr à cause d’une infrastructure sanitaire au plus bas et les députés se déchirent pour régler leurs petits comptes personnels.
Qu’attendons-nous de personnes qui ne savent même pas de quoi sont faites les lois qu’elles sont censées examiner ? Si vous avez eu la patience (et une pointe de masochisme) de suivre les débats de la loi de finances 2021 à l’ARP, vous aurez remarqué que plusieurs d’entre eux prennent le micro pour parler de tout autre chose et pour régler leurs comptes…des deux côtés.
C’est finalement de cela qu’il s’agit. De petits comptes personnels. Hier, le Parlement filmé par les médias nationaux et quelques médias internationaux, et suivi par la Tunisie entière, a été secoué et ébranlé par un épisode inédit. Sang, insultes, fracas et chamailleries. Tout cela pourquoi ? Parce que des députés se sont échangés des insultes pour savoir qui était le plus patriote. Parce que certains élus du peuple ont dit à leur collègue qu’il « n’était pas un homme » et qu’un autre député a insulté la mère d’un autre député. Rien que ça. Rien de plus ou de mieux que des bagarres de quartier, que des violences de poivrots.
Faut-il boycotter totalement les débats à l’ARP, histoire de ne pas polluer un paysage politique déjà au bord du craquage ? Ou faut-il, plutôt, braquer les projecteurs sur ces personnes qui ont été élues par le peuple mais qui ne croient nullement aux fondements ni aux institutions d’un Etat qu’ils sont censés servir ? La fracture qui existe entre ces personnes, pourtant élues, par le peuple, et les fondements mêmes de l’Etat de droit et ses institutions est représentative de notre époque.
Pendant ce temps-là, du côté des médecins, la colère monte. Et leur colère est contagieuse. Le drame de jeudi dernier n’est pas un « incident isolé ». Ce n’est pas un « fâcheux accident ». Il ne s’agit pas d’une panne d’ascenseur « comme il peut y en avoir partout dans le monde ».
Voilà le topo. Les hôpitaux publics tunisiens sont loin de satisfaire le minimum vital pour accueillir des patients dans un cadre humain et permettre au cadre médical de travailler dans des conditions décentes. Cela les médecins n’ont eu cesse de le répéter pendant des années.
« Nous transportons, dans les escaliers, des nouveau-nés qui viennent d’être opérés, car les ascenseurs ne fonctionnent pas. Nous ventilons, manuellement, les enfants malades à cause d’une panne de courant. Les ordures n’ont pas été relevées depuis trois mois et s’amoncellent en plein milieu du circuit Covid. Nous sommes parfois obligés de trier les patients et de laisser certains mourir faute de places et de moyens ».
Non, toute l’horreur de ces phrases, criées depuis des années, n’a pas réussi à choquer suffisamment pour que les choses changent. Il aura fallu « en venir au sang ». Il aura fallu que quelqu’un meure pour que l’opinion publique s’en rende compte et ouvre enfin les yeux sur l’urgence de la situation. L’a-t-elle réellement réalisé ?
Non Badreddine Aloui n’a pas été victime d’un accident. Il est la victime d’un système de la santé à l’agonie. Mais sa mort n’aura pas encore produit l’onde de choc nécessaire.
Si son nom est devenu le symbole du militantisme des jeunes médecins, sa mort, elle, marque à elle seule toute cette fracture qui existe entre les générations et les castes. La caste du peuple contre celle de ses dirigeants, la caste des jeunes médecins contre celle des seniors qui sont censés leur baliser le chemin et les protéger.
Ces mots prononcés par un Jed Henchiri, porte-parole des jeunes médecins, très affecté et en colère, résument, à mon avis, toute cette fracture qui existe dans le milieu hospitalier. « Vous nous avez laissé un système de santé à votre sinistre image. Qu’attendez-vous de nous ? Que voulez-vous qu’on fasse de plus ? ».
Pendant ce temps-là, le ministère de la Santé publie un communiqué pour appeler des jeunes médecins, endeuillés (par sa faute) par la perte de l’un des leurs, à reprendre leurs postes et à assurer leurs gardes. Comme si de rien n’était. Pendant ce temps-là, certains hôpitaux menacent de recourir à des sanctions si les médecins protestataires ne regagnent pas les rangs. « Un mois de stage par jour de garde non observé », à cause de la grève.
Alors que les jeunes médecins militent pour un meilleur système de santé pour tous, les seniors n’ont encore une fois rien compris. Ils ne demandent pas uniquement des conditions de travail dignes pour eux, ils demandent à ce que les patients soient mieux servis, que les malades n’aient pas à subir un parcours du combattant à chaque admission, que les confrères ne meurent pas pendant une garde…
La révolte des jeunes médecins a aujourd’hui un nom, celui de Badreddine Aloui, et ses slogans sont : « Nous ne sommes pas prêts à sacrifier l’un des nôtres, encore une fois » et « pas de solutions de rafistolage mais une véritable réforme » et aussi, et surtout, « la santé est une préoccupation nationale ».
A cause du pouvoir en place et de ceux qui l’ont précédé, aujourd’hui et le reste de la semaine, plusieurs mouvements de colère sont tenus presque simultanément dans le pays. Les jeunes médecins appellent à la réforme de la santé, les femmes dénoncent la violence qui leur est faite, les journalistes demandent plus de considération et les citoyens dans plusieurs régions manifestent en faveur du développement…
L’année 2020 se termine en beauté. Mais attendez, on n’a pas encore tout vu…










