17 décembre 2010 – 17 décembre 2020, cela fait dix ans qu’un vendeur ambulant s’est immolé par le feu déclenchant, par son acte suicidaire, une révolution en Tunisie et ailleurs.
L’étincelle est partie après qu’une agente de la police municipale l’a sommé de partir avec sa charrette. Un classique de la chasse policière contre le commerce informel. Le vendeur ambulant est devenu un symbole de la dignité et de la liberté. L’Etat est devenu l’accusé principal, celui qui empêche les citoyens de gagner leur croûte.
Dix ans après, l’Etat est en déliquescence et les citoyens ne mangent toujours pas à leur faim.
Qu’avons-nous réalisé, que nous reste-t-il à faire après ces dix ans ?
Un des accomplissements est cette fantastique liberté d’expression. Un autre point fort est cette constitution qui empêche l’hégémonie. Aujourd’hui, aucun des trois présidents (Parlement, gouvernement, République) n’a les mains libres pour gouverner comme il le désire. Cette constitution barre la route à toute volonté hégémonique d’un président.
Paradoxalement, ces deux points forts sont aussi des points faibles. Qu’avons-nous fait de la liberté d’expression ? Aujourd’hui, tout le monde a le droit de dire tout et n’importe quoi. Surtout du n’importe quoi. Aujourd’hui, tu peux trouver une grande personnalité publique insulter une femme sur les réseaux sociaux sans aucune pudeur et sans rendre de comptes. Aujourd’hui, le chef de l’Etat peut avoir les meilleures intentions du monde pour résoudre les problèmes du peuple, mais il ne peut rien faire de concret, car il a les mains liées par cette même constitution qui, sous prétexte de barrer la route à l’hégémonie, empêche de bien faire.
Ce qu’il nous reste à faire est colossal, car en dix ans, on a, nous-mêmes, gâché ce que la révolution nous a amené de bien.
L’appareil judiciaire est boiteux et la faute première revient aux magistrats qui n’ont pas su faire le ménage dans leurs rangs. Lumière d’espoir, dans les dernières actualités, on lit qu’un haut magistrat de la cour de cassation et du conseil supérieur de la magistrature est gelé. Trop peu, très tard, mais ça reste encore récupérable. Il est impératif que l’appareil judiciaire se redresse, car il est à l’origine de toutes les solutions.
L’appareil médiatique est souffrant et la faute première revient aux médias qui n’ont pas su trouver un business model les libérant du joug de l’audimat, du buzz et des exigences des annonceurs publicitaires.
L’appareil administratif est boiteux et la faute première revient aux fonctionnaires qui n’ont pas su moderniser leur administration et la débarrasser des lois archaïques et anachroniques. Aujourd’hui, l’administration dessert l’entreprise et les citoyens, elle ne les sert pas.
Le monde des affaires, le seul et l’unique capable de juguler le chômage et de créer de la croissance, souffre de la léthargie de l’administration et de l’Etat.
Idem pour le secteur de la Santé, pareil pour le secteur du Transport, même chose pour l’Education.
Dix ans après la révolution, on peine à dresser un bilan. Doit-on voir la partie remplie du verre ou la partie à remplir ?
La révolution a apporté beaucoup de bon et il serait ingrat et stupide de ne pas voir ces bons côtés.
La révolution a aussi apporté beaucoup de mal et il serait idiot et stupide de ne pas voir ces mauvais côtés.
La Tunisie aujourd’hui, dix ans après, est souffrante. L’Etat est en déliquescence. La corruption est omniprésente. L’argent étranger empoisonne la vie publique. Les politiques sont occupés à s’entretuer et à s’accuser les uns les autres plutôt que de travailler à résoudre les problèmes.
A la question si notre situation est réellement meilleure dix ans après le déclenchement de la révolution, la réponse ne saurait être noir ou blanc. Elle est meilleure, car on s’exprime, elle est pire, car on s’exprime. Elle est meilleure, car nos gouvernants ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent, elle est pire, car nos gouvernants ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent. Elle est meilleure, car nos magistrats ne sont plus inféodés aux ordres du chef, elle est pire car nos magistrats n’ont plus de chef.
Ce qu’il nous faut, c’est un diagnostic clair et loin de toute excitation. La situation de la Tunisie n’est pas noire ou blanche. La constitution n’est pas bonne ou mauvaise.
Ce qu’il nous faut, c’est un dialogue national, sans exclusion, pour mettre les choses à plat en les regardant en face telles qu’elles sont.
Il ne saurait y avoir de paix sociale si la machine économique ne tourne pas rond.
Cette machine économique ne peut pas tourner rond si l’appareil administratif lui met des bâtons dans les roues.
L’appareil administratif ne peut pas jouer son rôle si l’appareil législatif ne le libère pas de ses chaînes.
Les députés ne peuvent pas jouer leur rôle, s’il n’y a pas une vie politique saine.
Il ne saurait y avoir une vie politique saine, si l’appareil judiciaire ne tranche pas pour exclure les corrompus et les malfrats de la vie publique.
Il ne saurait y avoir de médias libres qui représentent un réel contrepouvoir et qui dénoncent les corrompus de toutes parts, si ces médias ne sont pas indépendants financièrement et si les scandales qui éclatent dans les médias ne sont pas suivis par des instructions judiciaires en bonne et due forme et de procès publics qui tranchent en toute indépendance.
Il ne saurait y avoir de chef de gouvernement ou de chef d’Etat efficace si l’on continue à subir cette constitution qui lie les mains et les pieds de ces deux têtes de l’exécutif.
Tout est enchaîné, nous sommes tous enchaînés les uns aux autres. Notre salut ne viendra que de nous, ni de la France, ni des Emirats, ni des USA, ni de Qatar, ni de la Turquie.










