L’ancien président du Conseil des analyses économiques Afif Chelbi est revenu, jeudi 11 mars 2021, sur la crise économique et les solutions à mettre en place. Il a estimé que le Fonds monétaire international (FMI) est co-responsable de la crise en Tunisie et il a lancé un appel à l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) et l’Utica (Union tunisienne de l\’industrie, du commerce et de l\’artisanat) pour débuter immédiatement le dialogue national. L’objectif étant de mettre en place un pacte national commun, proposé et signé par les deux organisations et divers autres parties, afin d’aller aux discussions avec le FMI avec une force de négociation et des propositions tuniso-tunisiennes concrètes de sortie de crise.
Dans une interview accordée à l’émission Ecomag sur Express Fm, M. Chelbi a indiqué que les solutions existent, mais que la véritable problématique est la mise en place de ces solutions.
S’agissant du diagnostic, il a affirmé que s’il y avait un mot plus fort que catastrophique pour décrire la situation, il l’aurait utilisé. Pour lui, les chiffres parlent d’eux mêmes, comme celui du revenu national par habitant qui a baissé de 30%, idem pour les communiqués de Moody’s et du FMI.
« Il y a une différence dans les diagnostics chiffrés de la situation, mais tous sont d’accord sur l’état des lieux. Pour moi, l’une des raisons de la crise réside dans les faux diagnostics et les mauvaises pistes suivies par les divers gouvernements qui se sont succédé depuis la révolution », a-t-il affirmé, en soulignant que depuis dix ans, de mauvais diagnostics ont été faits en ce qui concerne la cause de la crise.
« On diverge sur les causes de la crise. Lorsqu’on a le bon diagnostic, on a les bonnes solutions. Depuis 10 ans, FMI et l’Etat se partagent la faute des mauvais diagnostics, notamment en ce qui concerne les pseudos réformes qui devraient solutionner les problèmes. Pourquoi aucune réforme structurelle n’a été accomplie ? C’est soit un manquement – et il y a un manquement – soit que ce ne sont pas de bonnes réformes pour la Tunisie.
Prenons par exemple les entreprises publiques : Avant 2010, la CPG était publique avec les lourdeurs de la gestion publiques, mais elle versait à l’Etat un milliard de dinars de dividendes. Concrètement, c’est un tsunami qui a frappé les entreprises publiques, qui n\’a rien à voir avec la bureaucratie classique », a-t-il expliqué.
Afif Chelbi pense que le pays ne dispose que d’une fenêtre de tir de quelques mois d’ici l’été pour corriger la situation avant la descente dans les abimes et un scénario à la libanaise ou à la grecque. Pour lui, deux sorties de crise sont possibles : soit une sortie douce sur 3 à 5 ans, soit une sortie brutale et dramatique. Comme éviter le scénario brutal ? Selon lui, en améliorant les conditions de négociation avec le FMI.
« Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix, le FMI est un partenaire obligé : nous sommes obligés de passer par lui, sinon nous ne pourrons plus aller aux marchés internationaux avec notre notation. Mais qui dit partenaire, ne veut pas dire soumission mais plutôt négociation. On peut aller à cette négociation avec un rapport de forces très défavorable ou moins défavorable.
Pourquoi ceci est très important ? Je lance un appel aux experts du fonds pour qu’ils soient plus humbles et qu’ils s’autocritiquent, car le FMI est coresponsable de la crise en Tunisie avec ses faux diagnostics et avec les fausses pistes suivies par le pays à l’écoute de ses recommandations », a-t-il martelé.
M. Chelbi a estimé que si la première responsabilité incombe certes aux Tunisiens, pour lui, le partenaire, qui est incontournable, et qui a participé dans l’élicitation des politiques en concertation, en est aussi responsable.
Citant les écrits de Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel et ancien vice-président de la Banque mondiale, sur les expériences du FMI et de la Banque mondiale avec les pays d’Afrique, il a évoqué les résultats catastrophiques qui ont été observés dans plusieurs pays du monde et en Afrique en particulier où le FMI appliquait des politiques qui n’étaient pas co-construites, alors que celles qui ont réussi étaient issues de réformes co-construites.
« Lorsque la capacité de négociation devient faible, l’Etat ne peut plus co-construire et fera ce qu’on lui demande. En plus, depuis dix ans, nous nous mentons, les gouvernements signent des réformes et les deux parties (gouvernement et FMI) savent d’avance qu’elles ne seront pas mises en place. Or, le ton du fonds prédit que si le pays ne fournit pas de propositions, il nous dictera les conditions et il faut être conscient du scénario social derrière cela », a-t-il soutenu.
Ceci dit Afif Chelbi a assuré qu’il y a une opportunité à saisir : le FMI a appellé à associer la société civile, chose que le conseil avait proposée depuis deux ans. Si la société civile, notamment l\’Union tunisienne du travail (UGTT) et l\’Union tunisienne de l\’industrie, du commerce et de l\’artisanat (Utica) s’assoient à la même table et signent un pacte national de sauvetage et de relance avant l’été, avec des mesures concrètes, il y a une possibilité de sauvetage réel du pays.
« Je lance un appel vibrant à l’UGTT et l’Utica pour débuter immédiatement le dialogue national, sans attendre la permission de personne. Aujourd’hui, rien n’empêche ces deux organisations nationales indépendantes d’entamer seules un dialogue national et d’appeler les parties qui veulent bien y participer.
J’ai entendu la proposition du secrétaire général de la centrale syndicale Noureddine Taboubi, pour que l’ancien président de la République Mohamed Ennaceur soit facilitateur-animateur et je trouve que c’est une très bonne idée : il faut y aller sans attendre.
Je ne vois pas d’autre alternative, sinon les autorités iront en négociation avec le FMI avec un pouvoir de négociation très faible, et là, ça sera le scénario noir assuré (avec des conditions drastiques et des effets sociaux dramatiques,ndlr), qu’on signe ou qu’on ne signe pas », a-t-il déclaré.
M. Chelbi a indiqué que les deux organisations pourront piocher chez les mesures mises en place par le Conseil des analyses économiques ou celles annoncées par Nizar Yaïche ou d’autres.
« Je vous garantis qu’un pacte national commun proposé et signé par ces deux organisations et les parties qui veulent bien participer est adopté d’ici juin, avec 300 mesures concrètes et détaillées, ça changera la donne au niveau national et au niveau international », a-t-il assuré.
Afif Chelbi a considéré que si on poursuit sur la lancée actuelle, atteindre les 3 à 4% de croissance est irréalisable. Pour y parvenir, il faudra, selon lui, redonner aux opérateurs confiance en l’avenir.
« Si on met sur la table un vrai pacte national crédible approuvé par les organisations nationales, qui le sera automatiquement par les bailleurs de fonds et les pouvoirs publics, ça pourra redonner confiance », a-t-il soutenu.
I.N










