L\’économiste et ancien ministre des Finances, Hakim Ben Hammouda a présenté, ce lundi 10 mai 2021, une lecture des réformes proposées par le gouvernement tunisien au Fonds monétaire international (FMI) selon le document fuité.
L’économiste a indiqué, au micro de Karim Ben Said dans l\’émission « Dans le vif du sujet » sur RTCI, que dans sa réflexion, il a toujours mis l’accent sur deux choses qui lui paraissent importantes : rétablir les grands équilibres macroéconomiques et financiers et contrôler la dette. Ces objectifs figurent dans le projet du gouvernement.
Mais pour lui, « il faut des décisions courageuses et fortes pour véritablement maitriser ces équilibres et limiter cette dérive de la dette interne et externe ».
S’agissant de la compensation, M. Ben Hammouda a déclaré que cette question fait l’objet de controverse. « Depuis 2015, les différents gouvernements ont choisi la méthode de ciblage pour faire face à l’augmentation de la compensation, moi j’ai toujours appelé depuis 2012/2013 a des solutions plus pragmatiques et à éviter les prêt-à-penser préparés par des institutions qui ne prennent pas en considération la réalité. Je pense que la stratégie du ciblage est une stratégie dangereuse et peut mener à des tensions sociales très fortes.
Cette stratégie part d’un bon sentiment et d’une analyse assez réaliste, mais la situation de la compensation est marquée par deux choses : une importante montée des dépenses de l’Etat en matière de compensation qui sont à l’origine des grands déséquilibres macroéconomiques et particulièrement des finances publiques et la compensation ne touche pas ceux pour lesquels elle était destiné ».
Pour lui, la montée des dépenses de compensation est liée essentiellement à l’augmentation des prix mondiaux des deux aspects les plus importants de la compensation : barils de pétrole et produits agricoles.
Et d’estimer : « Il y a une forte augmentation des prix subventionnés et ceux qui consomment le plus bénéficient le plus. Ainsi à titre d’exemple, pour la compensation de carburant, ceux qui ont de grosses cylindrées bénéficient le plus de la compensation ».
L’ancien ministre a souligné que pour mettre fin à ces dérives, des stratégies sont nées.
« De là sont venues la nécessité de maitriser les dépenses et de les orienter vers ceux qui en ont le plus besoin et est venue la stratégie des grandes institutions internationales, particulièrement la Banque mondiale et le FMI : essayer de mettre la compensation dans les prix et essayer de la donner directement à la population la plus nécessiteuse via des transferts financiers à des populations cibles et après on passe à la vérité des prix sur le marché.
Or, cette subvention ne bénéficie pas qu\’aux classes populaires les plus pauvres mais aussi à la classe moyenne : la compensation est un élément important du maintien de la classe moyenne, sans elle je pense qu’on aurait plus de classe moyenne qui est au cœur de la dynamique sociale et économique du pays et une multiplication par trois des prix, qui ne sera pas soutenable par la classe moyenne », a-t-il précisé.
Pour lui, il faut être pragmatique et faire la différence entre les subventions énergétiques et les subventions alimentaires (produits de bases).
« Pour les produits de base, moi j’ai toujours dit qu’il fallait éviter d’éliminer les subventions d’une manière radicale, je pense qu’il faut envisager des augmentations régulières des prix et faire en sorte que la subvention bénéficie aux ménages et éviter que les industriels en bénéficient
Pour les produits énergétiques je rappelle qu’on a fait un énorme effort, notamment sur le coût de l’électricité qui est beaucoup plus lié à des tranches de consommation. La subvention a été éliminée des secteurs énergivores (cimenterie, verrerie, …). Maintenant, il faut réfléchir sur des solutions pratiques et pragmatiques, soit en distribuant des cartes de consommation ou en subventionnant un certain niveau de consommation, en faisant des études techniques ».
En réponse à une interrogation du journaliste sur la possibilité d’une suppression de la compensation à l’horizon 2024 avec un retour aux prix réels, comme indiqué dans le document du gouvernement, l’économiste a rétorqué : « Non, moi je n’y crois pas. Je pense que c’est un engagement qui a été pris par le gouvernement dans le document d’orientation qu’il a présenté, qui n’est pas un vrai programme pour 2 ou 3 ans ».
Et de noter que ce qui a circulé c’est un résumé, l’ »executif summary », ce n’est pas le document lui-même. C’est un document qui donne des idées et un condensé de la politique.
Et de marteler : « Ce qu’il manquait à ce gouvernement, au vu de la réaction des syndicats et en particulier de l’UGTT, c’est le manque de concertation. Le poids et les défis liés à la crise économique sont tellement importants qu’ils dépassent la capacité d’un gouvernement, assez faible pour les mettre en place.
La gravité de la situation épidémiologique, économique et financière ne peut pas être réglée par la bonne volonté du gouvernement, elle ne peut être réglée que dans le cadre d’un débat, d’un dialogue national, proposé par l’UGTT et que j’ai appelé de tous mes vœux pour véritablement prendre ensemble des décisions fortes sur beaucoup de choses notamment la masse salariale, la compensation, les entreprises publiques… ».
L’économiste considère que les objectifs qui ont été fixés ne sont pas réalistes et demandent à être revus : « On est devant une crise sans précédent, qui demande des solutions radicales, novatrices, importantes et majeures, qu’un gouvernement seul, de mon point de vue, ne peut pas prendre.
Pour éviter le scénario libanais et un défaut de payement, il faut prendre des décisions fortes, que le gouvernement seul ne peut pas prendre. Je pense qu’il faut éviter la stratégie appliquée, c’est à dire concocter des solutions dans le secret. Au contraire, il faut dire que nous allons véritablement à un scénario à la libanaise pas dans les prochains mois mais dans les prochaines semaines et donc avoir la transparence sur les chiffres et se mettre ensemble autour d’une table pour discuter des moyens susceptibles d’éviter cette situation financière difficile d’ici la fin de l’année, car les négociations avec le FMI seront longues et la sortie sur les marchés internationaux de capitaux pour une émission de bons de Trésor tunisien sera très coûteuse. A nous de trouver des solutions alternatives, qu’un gouvernement dans le contexte d’aujourd’hui ne peut pas faire seul. Ce sauvetage de l’économie ne peut être que le résultat d’un dialogue national entre le gouvernement, les différentes composantes sociales, les syndicats, les partis politiques, toutes les institutions de l’Etat ».
Pour lui, la demande d’un moratoire des dettes tunisiennes n’est pas faisable. Il a recommandé au gouvernement de ne surtout pas envisager une restructuration de la dette à la libanaise, qui est pour lui la dernière chose à faire et qui sera chaotique pour le pays.
I.N










