Pas d’article tel que vous avez eu l’habitude de lire aujourd’hui. Le cœur n’y est pas. A quoi ça sert de déblatérer sur la politique, si nous avons – littéralement – les pieds dans la merde ? Ne m’excusez pas cette expression, elle est si douce comparée à l’horreur et au surréalisme du spectacle.
Stratégie gouvernementale, réformes, communication, discours fédérateur, guerre des chiffres… Références à Charles de Gaulle, Schopenhauer, Dostoïevski… De qui nous foutons-nous ? L’odeur de la ville de Sfax a vite fait de ramener nos pauvres pieds sur terre. Arrêtez de planer, c’est ici que ça se passe, nous dit la ville, en nous donnant une grande claque en plein visage…et en nous crachant dessus par la même occasion.

50 jours aujourd’hui. Après une semaine d’accalmie où on aura vu les ordures commencer à être levées pour devenir le triste problème des malheureux habitants de Agareb, et où les rues commençaient à redevenir à peu près humaines, retour à la case départ pour Sfax.
Depuis cette fin de semaine, les immondices, les ordures, les déchets, les détritus… la saleté – appelez-les comme vous voulez – ou ne les appelez pas du tout – ont fait leur grand retour. Stars de la ville, il y a quelques semaines, on ne ferait presque plus attention à eux aujourd’hui, tellement ils font désormais partie du décor.

Les pots de yaourt remplis de fourmis sont la continuité même de ces trottoirs qu’ils viennent embellir. Les sacs poubelles roses, bleus et noirs donnent un je-ne-sais-quoi d’unique à des rues déjà impraticables. Et les restes des repas de la veille, en pleine décomposition, font un subtil clin d’œil à l’immense Charles Baudelaire et à sa « Charogne ».
« Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu\’ensemble elle avait joint »,
écrivait-il dans les Fleurs du mal.
On s’y abandonnerait presque, si ce n’est l’odeur qui vient vous réveiller de votre torpeur et les mouches qui vous poussent dans vos retranchements.
Les vitres de la voiture doivent être implacablement fermées. Impossible de penser respirer un peu d’air dans ce pourrissoir à ciel ouvert. Téléphone portable à la main, je décide de m’arrêter et de m’aventurer dehors pour immortaliser ce moment. Histoire de vous donner, à vous lecteurs, un aperçu vivant. Mais aussi, de raconter à mes arrière-petits enfants, lorsque je serai grisonnante et peut-être aussi sénile, qu’à un moment, un temps suspendu dans l’histoire, nous avons vécu au milieu des ordures. Nous nous y sommes presque habitués. Ils ne me croiront pas, vous aussi vous refuserez d’y croire. Il me faut des preuves.
Les gens me regardent comme si un ovni venait de se poser au beau milieu de ma tête. Qui voudrait photographier des poubelles ? N’ont-elles pas toujours été là ? « On aurait dû la brûler » me lance un passant, « on aurait dû tout brûler ! ». On pourrait allumer un immense brasier, nous brûler nous-mêmes et mêler nos dépouilles à cette puanteur qu’ils ne s’en rendraient pas compte, pensai-je. Je ne réponds pas et je rétorque avec un sourire, triste, entendu. Il hausse les bras et continue sa route, zigzagant entre les sacs poubelles. Un autre passant s’écarte pour me laisser filmer. « Magnifique n’est-ce pas ? », je lui lance, il acquiesce avec un sourire, triste lui aussi.

Devant l’hôpital, les fenêtres des services des urgences ont la plus belle des vues. Un tas d’immondices de plusieurs mètres, le long du trottoir. Vieux de plusieurs jours, à croire la quantité de poussière déposée dessus. 50 jours…
Les poubelles rivalisent de taille et de prestige. On y retrouve de tout. Expressionnisme, art abstrait, naïf, impressionnisme…tout se mêle. On rivaliserait presque avec les plus grands artistes du dadaïsme de l’entre deux-guerres. On peut voir de la beauté partout… Pourvu que l’on ne sombre pas…On peut aussi trouver de l’espoir. L’espoir de vivre dans un monde sans poubelles. Soyons ambitieux. Les rêveries n’ont pas de limites.
Devant les écoles, lycées et jardins d’enfants, les petits philosophent. « Quand je serai présidente, il n’y aura plus d’ordures dans les rues ». Rêves de jeunesse. Utopies. Il y a quelques années à peine, on rêvait de libertés, de dignité et de progrès. Il faut savoir modérer ses attentes. Vivre avec son époque.
En attendant, ceux qui sont responsables de ce pourrissement, continuent à vivre comme s’il n’avait jamais existé. Il y a ceux qui ne l’ont jamais vu (ou senti) en vrai. Il y a ceux qui le contournent et boivent leur petit café en faisant semblant d’ignorer que leur gobelet atterrira dans la rue pour y rester des semaines. Il y a ceux qui font des promesses qu’ils ne prennent pas la peine de tenir et ceux qui pensent qu’on gère un Etat comme on gérerait une épicerie…
Tous ceux-là devraient avoir honte. Vous deviez tous avoir honte. J’ai honte, aujourd’hui, et il est peu sûr que j’aie, un jour, réellement envie de raconter cette histoire sordide à mes enfants et petits-enfants…
A la place, je leur dirai qu’un jour, nous avons eu tellement mal que nous n’espérions rien de plus qu’un retour en arrière, que l’odeur des pots d’échappement nous manquait…










