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En voulant protéger l’Etat, Kaïs Saïed le détruit

 

Nous vivons actuellement une période très étrange de notre Histoire contemporaine. Comment va-t-on expliquer à nos enfants que Noureddine Bhiri est devenu un militant des droits de l’Homme et est sorti en héros de l’hôpital de Bizerte ? Comment allons-nous leur expliquer que nous avons avalé qu’un conseil supérieur de la magistrature nommé, agrémenté de retraités et composé uniquement de juges est un meilleur choix qu’un CSM élu et représentant plusieurs métiers de la justice ? Comment allons-nous justifier le fait que l’article 80 de la constitution de 2014 a été activé sans que l’on sache, jusqu’aujourd’hui, quel est le danger imminent auquel l’Etat doit faire face ?

Nous pourrons peut-être nous défendre de tout cela en invoquant le fait que cette période est celle du n’importe quoi. Une période où toute rationalité a été mise de côté et pendant laquelle nous étions majoritaires à soutenir un président sous lequel nous n’arrivons plus à nous nourrir. Oserait-on leur sortir le fameux « ghaltouni » (j’ai été trompé, ndlr) qui n’avait pas sauvé l’ancien président Ben Ali de l’exil ? Nous aurons sûrement l’audace de le faire puisque nous votons si mal depuis la révolution.

 

Le président de la République, Kaïs Saïed, a procédé à un nombre pléthorique de nominations à différents niveaux de l’administration. Certains diront que c’est du « nettoyage », mais force est de constater que c’est le même procédé utilisé par Ennahdha et d’autres partis politiques. Quand on prétend être plus intègre et meilleur qu’un parti, on n’utilise pas ses mêmes moyens. Au vu des calibres que le président a nommé en tant que gouverneurs, on peut nourrir les doutes les plus sérieux quant aux personnes qui intègrent actuellement une administration démotivée et résignée.

Cette pauvre administration est chapeautée par un ensemble de ministres dépourvus de toute prérogative qui se contentent d’écouter bien sagement les directives, souvent farfelues, de leur président. Ils sont quand même autorisés à faire quelques actions spectaculaires pour alimenter le mythe selon lequel ce gouvernement travaille et tout va pour le mieux sous Kaïs Saïed. Si quelque chose ne va pas, allez voir du côté des lobbys, des forces du mal, des extraterrestres ou du gang des nains de jardin. Bref, l’Etat et surtout le président ne sont responsables de rien. Par contre, si quelque chose s’améliore, comme la situation pandémique, tout le mérite en revient à Kaïs Saïed et uniquement à Kaïs Saïed. Si l’on en croit les communiqués, il aurait été impossible de renvoyer les conteneurs de déchets italiens sans l’intervention décisive du chef de l’Etat. Lui-même se moquait ouvertement de ce sujet quand il donnait des leçons aux médias qui, selon lui, n’ont pas parlé du fait que la Tunisie ferait partie des six pays choisis en Afrique pour fabriquer le vaccin anti-Covid. Le président arrive même à déconcerter les meilleurs laudateurs et les lèche-bottes les plus doués.

 

Au milieu de toutes ces gesticulations, le chef de l’Etat a trouvé le temps de sélectionner quelques juges retraités sur dossiers pour intégrer le conseil supérieur provisoire de la magistrature. Ne nous attardons pas sur les questions du genre : quels sont les critères de sélection, combien de dossiers la présidence de la République a-t-elle reçu, qui a procédé au tri et à la sélection. Nous avons pris l’habitude, depuis longtemps, d’un pouvoir sourd et muet. En tout cas, il faut saluer la capacité de travail de Kaïs Saïed qui a fait tout cela sans aucun staff à ses côtés, pas même un chef de cabinet. Sa famille l’a peut-être épaulé dans la dure tâche de trouver des juges qui adhérent à sa vision et qui lui vouent une allégeance sans faille. S’ils sont compétents en plus de cela, qu’ils soient les bienvenus.

Et puis les têtes pensantes du palais présidentiel ont fait d’une pierre deux coups. La mise en place d’un conseil supérieur provisoire de la magistrature a permis de procéder à la libération de Noureddine Bhiri sans trop perdre la face. L’histoire racontée par le palais est que la dissolution de l’ancien conseil et le début de la réforme de justice n’auraient pas été possibles si Noureddine Bhiri était libre, car il a une mainmise totale sur la justice. Par conséquent, puisque le nouveau CSM a été nommé, il n’y a plus de raison de garder Bhiri en résidence surveillée et l’on pourra maintenant soumettre son dossier à une justice indépendante et réformée. Cette histoire comporte tellement de lacunes et de mensonges qu’il serait long et fastidieux de les exposer. Mais l’on se trouve obligés, au moins, de donner deux conseils : le premier est qu’il faudrait réfléchir avant de raconter ce genre de bêtises car il s’agit là de l’aveu qu’il s’agit d’une mise en résidence surveillée purement politique et qui n’a aucun rapport avec une affaire en justice ou un réel danger pour la sûreté publique. Par conséquent, il s’agit d’une arrestation arbitraire et d’un vrai kidnapping comme le disent les islamistes depuis plus de deux mois. Le deuxième conseil relève de la communication : le fait que tous les cireurs des bottes présidentielles se mettent à chanter en chœur la même chanson sur les plateaux de radio, télé et les réseaux sociaux a tendance à mettre la puce à l’oreille. La coordination avec les chroniqueurs et les blogueurs se passait avec plus de finesse quand Nadia Akacha était là, elle qui avait alerté, dès le début, sur le danger de l’affaire Noureddine Bhiri.

 

L’opinion publique est divisée entre ceux qui pensent que Kaïs Saïed cherche réellement à réformer le pays et ceux qui pensent qu’il a des tendances hégémoniques. En réalité, cela importe peu. Kaïs Saïed est président de la République, il n’est pas censé être notre ami ou notre père. Il a sollicité le suffrage universel pour faire un boulot. Au lieu de cela, il détruit méticuleusement ce que des générations ont peiné à construire et insulte la mémoire de tous ceux qui sont morts pour ce pays. Apprenons, dès aujourd’hui, à nos enfants les vertus de la tolérance et du pardon, nous en aurons besoin quand ils grandiront.

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