On a l’impression que les choses bougent rapidement en Tunisie, mais en réalité c’est l’inertie qui prédomine. Cette inertie qui fait que rien ne change vraiment. En apparence, tout est en mouvement suivant la marche inexorable de l’histoire qui s’écrit sous nos yeux. En vérité, le pays s’enlise, tiré vers le fond par le cumul des crises et leur convergence en un point culminant, par l’immobilisme et le conservatisme des différents appareils de l’Etat, par des stratégies inexistantes ou boiteuses, par l’absence de vision et d’anticipation, par un étrange autisme des autorités successives. Qu’a-t-on fait pour trouver des solutions à des problèmes structurels, à une décrépitude systémique ? Semi-mesurettes de rafistolage et procrastination sont la norme. Il semble que le danger imminent, le vrai, ne nous guette plus, il s’abat sur nous à visage découvert.
Bien évidemment, on ne peut accuser l’autorité en place d’être à l’origine de cette polycrise. Il faut admettre que nous sommes en train de récolter les fruits des politiques foireuses durant la dernière décennie et que ces politiques foireuses n’ont fait qu’accentuer les problèmes structurels que nous trainons depuis des lustres. Cependant, l’actuelle autorité assume la responsabilité de la gestion immédiate de la crise, ou plutôt sa mauvaise gestion. Quelles saines démarches pour colmater les trous budgétaires, hormis un pari sur des négociations avec le FMI qui prennent du retard ? Qu’a-t-on fait pour anticiper les retombées du conflit russo-ukrainien ? Envolée des prix internationaux des produits de base et de l’énergie, contraction de l’activité chez les principaux partenaires de la Tunisie, climat d’incertitude… Cela signifie logiquement une exacerbation des tensions inflationnistes dans les semaines et mois à venir. Cela veut dire une aggravation du déficit budgétaire et de la dette. Cela engendrera, en matière de financement, d’importants besoins additionnels. Pour faire simple, en l’absence de mesures anticipatives urgentes, on se retrouvera dans un pétrin innommable.
Entretemps, « Ommek Sannefa » comme daigne l’appeler, avec mépris, notre cher président (agence de notation pour les non-initiés) a abaissé la note de la Tunisie. Fitch Ratings explique cette dégradation par les retards accusés dans la conclusion d’un accord avec le FMI, mais aussi par le flou politique. Il faudra s’attendre à une sortie présidentielle courroucée après cette annonce. Ne soyez pas étonnés s’il se mettait à déverser sa fureur contre les potentiels ennemis qui veulent du mal à son projet et donc par extension au peuple et à la nation. C’est que le président évolue dans une dimension autre que celle du commun des mortels.
Dans sa vision bancale de la chose économique, Kaïs Saïed pense que la Tunisie est un pays riche, mais que ses richesses sont spoliées et que donc tous nos problèmes viendraient à se résorber si on mettait à exécution la seule solution « viable », son utopique projet politique. A des années-lumière de la réalité du terrain, les autorités demandent aux citoyens de participer à une consultation pour répondre si oui ou non ils voudraient d’une nouvelle constitution, si oui ou non ils aimeraient un changement de régime, si oui ou non ils auraient des problèmes financiers, si oui ou non ils manqueraient d’espaces verts dans leur quartier ou si oui ou non ils aimeraient que les hôpitaux soient mieux équipés…
Le constat de la crise et des défaillances profondes que traverse la Tunisie, cela fait des années qu’il a été établi. Des solutions à court, moyen et long termes à proposer ? Chaque gouvernement y est allé de ses promesses et mesurettes et nous voilà au point de culmination de toutes les crises, à devoir subir une nouvelle lubie. L’échange entre le président et la vendeuse de pain verbalisée est édifiant du fait qu’il expose un syndrome dissociatif. La dame lui parle de jeunes qui périssent en mer dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe, il lui répond que les jeunes sont très engagés dans la « consultation nationale ». Elle lui dit qu’elle trime tous les jours pour nourrir sa famille, il lui sort son laïus sur le rôle de la justice, la fonction des magistrats et sa guerre contre la spéculation. Lunaire ! Les accidents de l’histoire seront très cher payés.










