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Défendre Seïf Eddine Makhlouf…

 

Mercredi 18 janvier 2023, le président de la République reçoit une certaine Hayet Larbi, directrice au ministère des Domaines de l’État et des Affaires foncières, qui a prêté serment devant lui en sa qualité de rapporteuse de la Commission nationale de conciliation pénale. Surprise pour ceux qui suivent de près l’actualité présidentielle, car la dame ne figure pas parmi les membres de la dite commission nommés le 11 novembre dernier et qui ont prêté serment le 7 décembre. C’est qui cette Hayet Larbi qui, avec son foulard noir noué, ne paie aucune mine ? C’est le Journal officiel (Jort) du 20 janvier qui nous donnera la réponse et dans lequel on lit un décret nommant cette dame en lieu et place de Monia Jouini.

Et donc, pour résumer, le président a nommé une personne le 11 novembre, mais il a changé d’avis à peine deux mois après. Chers aficionados de Kaïs Saïed, maintenant c’est à vous de trouver des justifications à ce énième canular présidentiel. Allez, cherchez, cherchez…

 

Najla Bouden, cheffe du gouvernement de son état, est allée à Davos et, sans surprise, elle nous a foutu la honte.

Hostile aux journalistes, non exercée aux séances de question-réponse, elle pensait qu’elle pouvait choisir l’identité des médias comme elle le fait à Tunis. Sauf que non, les exercices despotiques ne s’appliquent pas en Suisse et elle s’est retrouvée face à des confrères qui n’ont pas froid aux yeux. Résultat, madame était à la ramasse à Davos, incapable même de comprendre les questions qu’on lui pose. La honte, vous dis-je !

Voulez-vous une autre couche de honte ? J’ai suivi le débat auquel a pris part Sanna Marin, Première ministre de Finlande. Je suis sous le charme. La nôtre semble, juste, à des années-lumière. Regardez-là et vous verrez à quoi doit ressembler le propos d’une Première ministre. Chers aficionados de Kaïs Saïed, allez, regardez, regardez…

 

Bien entendu, le fait saillant de la semaine n’est pas les pitreries de Kaïs Saïed et de sa cheffe du gouvernement. Le fait saillant est le procès militaire en appel de quatre membres du parti islamiste radical Al Karama et de l’avocat Mehdi Zagrouba dans l’affaire de l’aéroport.

Théoriquement, en tant que journal anti-islamiste déclaré et assumé, Business News devrait se réjouir des lourdes peines prononcées dans ce procès. C’est ce qu’attendent de nous certains de nos lecteurs.

Sauf que non. Business News a beau être un journal anti-islamiste, il défend d’abord et avant tout des valeurs à la tête desquelles il y a la Justice. La Justice avec un grand, très grand, J.

La justice doit s’appliquer à tout le monde de la même manière, quelle que soit l’identité du justiciable. Et nous nous devons de nous soumettre et de rappeler ces valeurs, dans chacun de nos articles. Quand bien même en face il y a de la racaille, des terroristes, des adversaires politiques ou des voyous, on ne doit pas changer d’un iota nos valeurs. C’est un choix éditorial.

Par ce biais des valeurs, je consacre le reste de la chronique pour défendre le droit de personnes qualifiées, dans ces mêmes colonnes, de voyous et qui méritent, sans l’ombre d’un doute, le passage par la case prison.

Seïf Eddine Makhlouf, avocat, islamiste radical chef du parti Al Karama, a été condamné à quatorze mois de prison avec exécution immédiate. Son collègue Mehdi Zagrouba a été condamné à onze mois de prison et cinq ans d’interdiction d’exercer. Ses camarades Maher Zid et Mohamed Affes ont écopé de cinq mois de prison alors que leur dernier camarade Nidhal Saoudi a été condamné à sept mois de prison. Le quintet a été condamné par une cour d’appel militaire.

 

Le procès de ces islamistes radicaux dérange au plus haut point par son timing à la veille de législatives. Mettre en prison des personnes exécrées par le peuple devrait être porteur électoralement. Passons et mettons le timing sur le compte des coïncidences, là n’est pas le sujet principal.

Le fait qu’une juridiction militaire juge des civils n’est pas un sujet également (quoique…) puisque quatre des cinq condamnés sont des députés qui, lors de leur court mandat, n’ont rien fait pour changer cette loi inique. Ils étaient trop occupés à agresser physiquement et verbalement leurs adversaires politiques, les journalistes, la France, les francs-maçons, les comploteurs, les anti-islamiques et anti-musulmans et à débattre du sexe des anges. Ces mêmes condamnés d’aujourd’hui étaient aux premiers rangs hier pour applaudir les procès militaires que subissent, depuis douze ans, leurs adversaires politiques, de véritables hommes d’État (pas comme eux) à l’instar de Ahmed Friâa, Abdallah Kallel, Rafik Haj Kacem, etc.

Ce n’est pas non plus un sujet que de s’interroger pourquoi la cour d’appel militaire a alourdi les peines par rapport aux verdicts de la première instance, alors que la coutume juridique tunisienne fait que les peines sont souvent allégées en appel.

Le sujet principal qui pousse un journal anti-islamiste à défendre des islamistes radicaux, s’articule autour de trois points. Et, tout un chacun, se doit de défendre ces trois points, car aujourd’hui ce sont les islamistes qui passent à la casserole, demain ce sera vous.

 

Le premier de ces trois points est dans ce principe de droit universel, largement bafoué dans ce procès, celui de l’autorité de la chose jugée. Celle-ci désigne cette impossibilité de revenir judiciairement sur un fait précédemment jugé. Non bis in idem.

Dans l’affaire de l’aéroport, le quintet a été traduit devant un tribunal civil et a déjà été condamné à des peines avec sursis en appel après avoir été condamné à des peines de prison fermes par un tribunal cantonal. Le fait qu’un tribunal militaire juge des civils déjà jugés par un tribunal civil est quelque chose d’éreintant et d’inacceptable. C’est une violation manifeste d’un principe de justice universel.

Le deuxième point est relatif aux faits eux-mêmes. Les députés d’Al Karama ont fait leur cirque à l’aéroport, ont crié et vociféré. Ce manège, aussi grave soit-il, mérite-t-il de la prison ferme ? Il n’y a eu aucune agression physique, ni une quelconque dégradation. Ils méritent d’être condamnés, c’est un fait, mais pas à de la prison ferme. Si c’était un citoyen lambda qui avait crié dans l’aérogare, aurait-il eu la même condamnation privative de liberté ? Permettez-moi d’en douter. Remarque, en passant, c’est un tribunal cantonal qui s’est chargé de l’affaire et ceci donne une idée sur la banalité de l’affaire d’un point de vue judiciaire.

Le troisième point est encore plus grave. D’après Mehdi Zagrouba, la cour d’appel militaire a été récusée. En termes moins juridiques, l’impartialité des juges a été mise en doute par la défense et, de ce fait, cette cour ne pouvait plus juger l’affaire, dès lors que les motifs présentés dans la récusation sont jugés crédibles. Ici aussi, on viole un autre principe de justice, celui de se faire juger par une cour estimée, à tort ou à raison, comme partiale par la défense.

Point subsidiaire, et il ne touche que Mehdi Zagrouba, c’est l’Ordre des avocats et uniquement l’Ordre des avocats qui peut prononcer une interdiction d’exercer la profession. Cette peine complémentaire décidée par la cour militaire n’existe pas en droit et relève d’une ingérence insupportable dans le travail de l’Ordre.

 

Seïf Eddine Makhlouf est loin d’être un ange. Il mérite la prison pour une multitude de faits dont le plus grave est, incontestablement, ses agressions verbales et physiques contre Abir Moussi et des adversaires politiques. Idem pour Mohamed Affes aux prêches islamiques clivants et haineux. Maher Zid est déjà condamné à plusieurs peines de prison. Tous sont responsables de l’image terrible qu’a eue l’assemblée lors de leur mandat. S’il n’y avait pas Al Karama, il n’est pas sûr que Kaïs Saïed ait trouvé suffisamment d’arguments pour réaliser son putsch.

Dire que plusieurs députés d’Al Karama méritent la prison est un euphémisme. Mais en tout état de cause, ils ont droit à des procès équitables comme tout un chacun. Ils ne sont pas au-dessus des lois (c’est ce qu’ils ont cru pendant longtemps en se cachant derrière leur immunité) et ils n’ont pas à être au-dessous des lois.

La loi et les principes de justice doivent s’appliquer à tout le monde de la même manière. C’est plus qu’une règle, c’est plus qu’une valeur, c’est un principe de vie que toute société civilisée se doit d’appliquer.

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