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Mentalité de chaqqa mafroucha

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    Les informations nous parvenant du sud du pays ne sont pas bonnes. Elles sont nauséabondes, elles foutent la honte à tout Tunisien digne, humain, sensé et sensible. Par dizaines, des migrants subsahariens sans papiers sont jetés à leur propre sort. Certains près de la frontière libyenne, d’autres près de la frontière algérienne, comme nous l’attestent les localisations géo-satellitaires dans les SOS qu’ils envoient, les reportages de journalistes sur place et les envoyés d’ONG dont la Ligue tunisienne des droits de l’Homme. Ce que l’on voit actuellement en Tunisie a été rêvé par les pires extrêmes droites européennes. Je doute même que Giorgia Meloni ou Marine Le Pen feraient ce que le régime de Kaïs Saïed est en train de faire actuellement.

    Il y a cependant un « mais ». Ces témoignages, ces vidéos, ces SOS seraient mensongers, d’après les dires du président de la République. Qui croire ? Les SOS de migrants qu’on voit ou le communiqué présidentiel qu’on lit ?

     

    Samedi 8 juin, à 21h57, la présidence de la République publie un communiqué faisant part de la rencontre entre Kaïs Saïed et sa cheffe du gouvernement Najla Bouden.

    D’après ce communiqué, les migrants auraient été bien traités et les forces de l’ordre protègent ceux qui sont venus en Tunisie. Toujours d’après le même communiqué, ces migrants n\’ont choisi la Tunisie pour destination que parce qu\’une route leur a été pavée par des réseaux criminels ciblant des pays et des peuples. Il y aurait, on ne sait quel complot, dont l’objectif est de « déstabiliser le pays et semer la discorde ».

    Quant à ceux qui propagent ces mensonges, d’après le communiqué, il s’agirait de « milieux coloniaux et d’agents qui œuvrent à leurs profits et partagent leurs opinions, et qui ambitionnent une occupation d’un nouveau genre ».

    « La Tunisie n’est pas un appartement meublé », a précisé le communiqué présidentiel dont l’original est, théoriquement, en langue arabe.

     

    Sur le fond, on a le choix entre les témoignages et preuves accablants de Subsahariens d’un côté et le démenti présidentiel de l’autre. Chacun se fera son idée, tout débat est inutile. On ne peut pas, en effet, débattre avec quelqu’un qui nie l’évidence et qui place un tamis pour cacher le soleil. Il y a juste une question cependant. Si les témoignages sont faux et que tout cela est ourdi par une machination de méchants comploteurs pourquoi donc le président de la République a-t-il reçu, le même jour, le président du Croissant rouge tunisien, Abdellatif Chabou, et ce d’après un communiqué présidentiel publié le samedi à 22h03 ? Un communiqué qui avoue que les migrants vivent dans des conditions inhumaines au point que l’on a envoyé une délégation dès samedi soir pour les secourir.

    Sur la forme, les deux communiqués de la présidence du samedi soir reflètent le grand trouble dans lequel se débat l’institution.

    Pourquoi si tard un week-end déjà ?  Théoriquement, s’il s’agit de mensonges, la présidence n’aurait même pas dû réagir et encore moins le chef de l’Etat en personne. Le président de la République n’a pas à être dérangé, ni à déranger sa cheffe du gouvernement un samedi pour démentir des menteurs-comploteurs.

    Par ailleurs, on relève que les deux communiqués présidentiels sont emplis d’invectives et d’injures. Que les réseaux sociaux puisent dans ce registre, c’est devenu une pratique courante partout dans le monde, mais que la présidence de la République s’abaisse à parler de « vendus » et de « milieux coloniaux », cela démontre qu’il y a une grande colère, synonyme de fragilité d’esprit.

     

    Il y a cependant une nouveauté, la présidence de la République a intégré une formule égyptienne bien connue chez les Tunisiens férus de feuilletons cairotes. Elle parle, dans l’un des communiqués, de « chaqqa mafroucha » pour désigner un appartement meublé.

    En arabe, on dit « chaqqa mouathatha » (شقة مؤثثة) et en tunisien, on dit « dar meublée ». Pourquoi délaisser l’arabe littéraire et le dialecte tunisien au profit du dialecte égyptien ?

    En faisant appel à ce dernier, le régime donne une idée sur ses référents culturels très terre-à-terre. On est loin, bien loin, de la mentalité que devrait avoir un État. On est loin, bien loin, du purisme linguistique que doit observer un État. On est loin, bien loin de la grande culture arabe et du niveau d’Ibn Khaldoun, de Mahmoud Messâadi, de Taha Husseïn et de Naguib Mahfouz.

    On est dans les chaqqa mafroucha, dans le populisme pur et dur.

    En oscillant entre l’injure et le dialecte égyptien, la présidence fait appel à la fois au pathos (méthode de persuasion par l\’appel à l\’émotion du public) et à l’ethos (qui renvoie sa force de persuasion à l\’intégrité de l\’orateur).

    La présidence sait que certaines formules du dialecte égyptien ont de nombreux adeptes chez la masse populaire tunisienne, elle sait que cette masse est plus sensible à l’injure qu’aux argumentaires ardus et qu’elle préfère les mensonges à la vérité et les complots à la réalité.

    Kaïs Saïed veut brasser large comme s’il était en campagne électorale. Il ne cherche pas l’efficacité, il cherche juste à convaincre son auditoire qu’il est une intègre victime de machinations de tous bords. Parce qu’il cherche à convaincre coûte que coûte, il fait appel au pathos. Parce qu’il tient à préserver son image coûte que coûte, il fait appel à l’ethos.

    Kaïs Saïed n’est pas là pour régler des problèmes, il est là juste pour asseoir son pouvoir et dire à la masse qu’il est comme elle.

     

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