C’est trop facile d’invoquer des machinations et de mystérieuses parties qui ourdissent des plans machiavéliques. C’est trop facile de déverser toute sa paranoïa face à une population qui veut y croire. Même si certains n’y croient pas trop, ils ferment les yeux pour mieux vous pardonner. Parce qu’il n’y a pas le choix, parce que vous êtes considéré comme le Sauveur.
Il semble que la raison pure ne prévale plus à la tête de l’État, et depuis belle lurette. Sous la nouvelle ère heureuse, tout est complot. Le rationnel a déguerpi. On explique couacs et échecs par les traitres qui mettent les bâtons dans les roues. À dire qu’il existe des comploteurs partout et qu’ils attendent, tapis dans le noir, pour déclencher leurs opérations malfaisantes.
Une vague de chaleur extrême s’abat sur la Tunisie, des incendies se déclarent naturellement (comme pour plusieurs pays du bassin méditerranéen) : il s’agit d’une machination. Ce sont les Autres qui brûlent les forêts pour nuire au pouvoir et au bon peuple. La ritournelle est la même. On nous rabâche les oreilles à chaque événement, à chaque pénurie ou problème. Les solutions rationnelles ne semblent pas être la priorité. Crier aux méchants qui font des choses méchantes, c’est plus simple et ça parle aux masses. Ça titille leurs instincts primaires et ça répond à leurs plus sombres appréhensions. Nourries sans cesse aux théories de complot, les masses finissent par gober tout ce qu’on leur sert… et ça, c’est pratique pour un pouvoir qui voudrait s’installer confortablement.
Le refrain présidentiel continue à marcher : « Viendra le jour où toutes les vérités seront révélées », « Nous les connaissons tous et par leur nom ! », clame-t-il au détour de ses allocutions ou communiqués. Les plupart des gens continuent d’applaudir. Ils croient ou veulent très fort y croire. Mais depuis le temps qu’il nous sert ce langage codé, les solutions n’ont tout de même pas été trouvées et la situation va de pire en pis en Tunisie.
Depuis plus d’une semaine, les autorités sont sur le pied de guerre, sur ordre du Président, pour coincer les présumés comploteurs qui affament le peuple en perturbant le circuit de vente du pain. Des descentes sont effectuées dans les minoteries, des marchandises sont saisies, des gens sont arrêtés. Le Président exulte. Carthage publie les chiffres des saisies. Il s’avère que les quantités annoncées sont produites par une minoterie moyenne en à peine trois heures. Peut-on parler de spéculation ou même de chiffres qui confirment la théorie complotiste ayant provoqué la crise du pain ? Il n’en est visiblement rien. Sauf que la tête de l’État continue sa fuite en avant et n’y va pas de main morte sur le volet des machinations. C’est ainsi que le nouveau chef du gouvernement a été mis en garde contre « de prochaines crises fomentées ». On voulait des visions, des stratégies, une planification sur le moyen et le long termes… les voilà donc. Notre régime est expert en projections sur les complots à venir. Une bénédiction pour un pays qui s’enfonce de jour en jour et alors qu’on perd de l’énergie et du temps inestimables à prendre les mauvaises décisions.
Le fait est que les pénuries, supposées être provoquées sciemment par les locataires des chambres obscures, vont se multiplier. Le fait est qu’on n’a eu de cesse d’expliquer, qu’effectivement, la Tunisie passe par une crise économique, que les caisses de l’État vont se vider et que ce même État se retrouvera irrémédiablement dans l’incapacité d’honorer ses engagements. Les successives dégradations de la notation souveraine tunisienne étaient un signal évident. Le déficit budgétaire de l’État a été annoté noir sur blanc dans la loi de finances de 2023. Toutefois, le déni présidentiel a persisté et de plus belle. Pourtant, ce n’est absolument pas du fait des comploteurs que pas moins de huit navires, transportant des cargaisons de blé et d’orge, sont en rade au port de Radès. Ces bateaux attendent d’être payés par les autorités tunisiennes pour décharger la marchandise. Pourtant, aussi, ce n’est pas du fait des comploteurs que l’État tunisien ratifie coup sur coup des conventions de prêt pour financer la filière céréalière.
Tous ces éléments ne sont pas très vendeurs et ne parlent pas au peuple. Dire la vérité aux citoyens sur des sujets qui touchent leur quotidien ? ce n’est pas le fort de ce régime. Il préfère les maintenir dans l’ignorance, sous hypnose, biberonnés aux théories de complot excluant toute possibilité de réflexion rationnelle. Il faut reconnaitre que cette tactique a du bon et que ça marche à merveille avec une population désabusée et crédule.
Le phénomène du complotisme a le vent en poupe dans le monde, notamment en politique, et se croise à merveille avec la montée en puissance des populismes. Il s’avère que la Tunisie ne soit pas déconnectée du monde qui l’entoure. Ainsi, complotisme et populisme se rejoignent naturellement pour former sous nos yeux une combinaison explosive. Une combinaison à faire s’effondrer un pays.
Mais jusqu’à quand pourrait-on vendre à son peuple l’idée d’une cabale pour expliquer le marasme politico-économico-social ? Le ce n’est pas moi, ce sont les autres tiendra-t-il sur la durée ? Combien de temps pourrait-il se dérober de la responsabilité des échecs persistants en les faisant endosser à ceux ourdissant des plans machiavéliques ? Tôt ou tard, la rhétorique complotiste atteindra ses propres limites. Mais à ce moment-là, il serait peut-être trop tard.










