Aux affirmations que la Tunisie est en train d’opérer un glissement vers la dictature et l’arbitraire, le président de la République, Kaïs Saïed répond toujours par la négative. À chaque fois où il est contraint de commenter la montée des critiques ou l’arrestation décriée d’une personnalité politique, vous verrez le Président contrit qu’on puisse l’accuser de telle velléités. Pour le Président, ce ne sont que des faits-alternatifs, de vils mensonges lancés par les ennemis du peuple à la solde de forces malveillantes. Il n’a jamais ordonné l’emprisonnement d’un activiste. Il ne s’est jamais ingéré dans le pouvoir judiciaire. Il ne s’est jamais attaqué aux politiques, aux journalistes, à la société civile, etc… Ce qui se passe, c’est uniquement un nouveau processus où l’on lutte contre les traîtres et les corrompus. Rien d’autre. Aucun rapport avec des atteintes à la démocratie, les droits et les libertés.
Le chef de file du processus du 25-Juillet est un démocrate incompris. Il nous propose, à nous, ces Tunisiens ronchons et qui trouvent toujours à redire, un nouveau modèle qui pourrait révolutionner la pensée de l’humanité tout entière. Et c’est connu, dans toute phase de grand changement historique, les réfractaires et conservateurs sont de sortie pour mettre des bâtons dans les roues des visionnaires.
À entendre l’armée d’explicateurs et de suiveurs de la nouvelle doctrine, ce n’est autre qu’une opération d’assainissement nécessaire et salutaire pour enfin installer un système pur et incorruptible. Un peu comme une Terreur à la sauce tunisienne, sans les guillotines.
Donc, on vend aux masses le récit d’une juste cause menée par un pouvoir en place, victime des pires calomnies dirigées contre lui par ceux qui ourdissent des complots dans les recoins obscurs. On enrobe tout cela dans un discours populiste à souhait, et le tour est joué.
Toutefois, les faits sont là et aucune personne dotée d’un minimum de jugeote ne pourrait les nier. Un véritable climat de peur s’est installé en Tunisie. De plus en plus de gens se terrent dans le silence et se retirent de la sphère publique. On nous dit qu’il n’y aura pas de retour en arrière.
Sauf qu’en réalité, on marche à reculons. Les vieilles méthodes sont ressuscitées. Dans les faits, une seule et unique personne tient les rênes du pays. On a un supra-président qui a droit de regard sur tout, qui impose ses visions et sa volonté sans mécanismes de contrôle. On a un parlement purement de façade, un parlement fantoche qui n’a pas de véritable poids. Tous les appareils de l’État sont sous les ordres et appliquent les recommandations du Président avec les excès de zèle qu’on connait. Les syndicats sont attaqués et affaiblis. Le droit syndical n’est plus respecté. Des dizaines de syndicalistes se retrouvent ainsi en prison ou poursuivis. On évoque le refus des mises à dispositions ou l’annulation des cotisations syndicales. La Justice est aux ordres. Les magistrats réfractaires risquent leur poste. Les partis politiques, déstabilisés et en perte de vitesse avec notamment le nouveau système électoral. Les opposants politiques, en prison visés par les pires accusations passibles de la peine de mort. Les journalistes, sous pression, poursuivis ou emprisonnés avec notamment un décret 54 comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. D’ailleurs, ce décret liberticide est une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tout citoyen qui oserait proférer des critiques contre ce régime. Les rares personnes qui continuent de parler risquent gros et elles le savant. À ce rythme, le temps viendra oú elles se compteront sur les doigts d’une main. On s’attaque aussi à la société civile dans toute sa diversité pour l’étouffer et restreindre son champ d’action. Et pendant ce temps-là le peuple continue à s’aligner silencieusement dans les files d’attente pour du pain, du riz, de la farine, du lait, de l’huile et tant d’autres produits en pénurie.
Face à ces faits qui n’ont rien d’alternatif certains soutiens du processus diront que tout cela est réalisé pour notre bien, qu’il fallait passer par là pour faire régner l’ordre et propulser la Tunisie dans des hauteurs stratosphériques jamais atteintes auparavant. On nous dit qu’on n’a pas saisi le sens du Grand dessein du président de la République, que ce grand dessein est inaccessible à nos pauvres têtes endoctrinées. Alors, tant qu’on y est, que le pays soit verrouillé une bonne fois pour toutes et qu’on en finisse.










