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Hammadi Rahmani, le juge que la vérité a condamné

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Par Maya Bouallégui

    Fin octobre, deux procès se sont croisés dans le Palais de justice de Tunis. L’un, contre Taïeb Rached, ancien premier président de la Cour de cassation, s’est soldé par trente ans de prison pour corruption. L’autre, contre le juge Hammadi Rahmani, s’est achevé sur 18 mois avec sursis pour avoir dénoncé ces mêmes faits. Deux verdicts, deux symboles : la justice tunisienne ne juge plus seulement les corrompus, mais également ceux qui osent les exposer.

    Hammadi Rahmani n’a jamais été un magistrat ordinaire. Controversé et clivant, considéré comme proche des milieux islamistes et d’Ennahdha, il est également connu pour être insolent, notamment sur les réseaux sociaux.

    N’empêche, ses collègues, même ceux qui le contestent, reconnaissent sa rigueur, sa droiture, et surtout son courage à dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.  Depuis des années, il dénonce la corruption qui gangrène la justice, les interventions politiques, la soumission des juges aux ordres du pouvoir exécutif.

    Mais cette liberté a un prix. Depuis 2022, il vit au rythme des procès (notamment sur la base du décret 54 liberticide), des convocations et des humiliations publiques.

    En juin 2022, il fait partie des 57 magistrats révoqués par décret présidentiel, accusés pêle-mêle de corruption, de favoritisme ou d’allégeance politique. Quelques mois plus tard, le Tribunal administratif annule sa révocation et lui rend sa qualité de juge. Le ministère de la Justice refuse d’exécuter la décision.

    Depuis, le juge Rahmani est suspendu entre deux mondes : celui d’un magistrat reconnu par la loi et celui d’un citoyen traité comme un délinquant.

    Une condamnation absurde

    Le 27 octobre 2025, son audience était surréaliste au Tribunal de première instance de Tunis. Dans la salle numéro 5 du Palais de justice, le juge Rahmani se tient droit, impassible, dans le box des accusés, selon le récit succulent délivré par le site spécialisé Legal Agenda, considéré comme bible par le microcosme judiciaire.

    Il est poursuivi pour « atteinte à autrui via les réseaux publics de communication » et pour avoir attribué « des faits non avérés à un fonctionnaire public ».

    Le fonctionnaire en question s’appelle Taïeb Rached.

    Quelques mètres plus loin, dans la salle numéro 6, ce même Rached est jugé pour corruption, faux et blanchiment d’argent. Les avocats s’en amusent à demi-mot :

    « La juxtaposition est saisissante : ici, le magistrat qui a dénoncé ; là, celui qu’il a mis en cause. »

    Quelques jours plus tard, les décisions tombent à des dates distinctes : le 28 octobre, l’ex juge Rached est condamné à trente ans et à la confiscation de ses biens ; le 3 novembre, le juge Rahmani écope de 18 mois avec sursis pour des publications le visant — alors même que la corruption de Rached est judiciairement établie

    Le juge Rahmani ne se démonte pas. Il rappelle, avec calme, qu’il demeure magistrat, qu’aucune levée d’immunité n’a été prononcée à son encontre, et que son procès est donc nul. Le président du tribunal, d’un ton sec, lui demande : « Êtes-vous encore juge ? » Le silence de la salle se fige. Rahmani répond, la voix vibrante :« Oui, je le suis. Et la justice me l’a confirmé. »

    Quelques jours plus tard, la sentence tombe : dix-huit mois de prison avec sursis. Le juge est coupable d’avoir dit la vérité, au moment même où cette vérité se vérifiait dans la salle voisine.

    Un homme déjà accablé

    En avril dernier, la sixième chambre correctionnelle du tribunal de Tunis l’avait condamné à trois ans de prison dans cinq affaires distinctes, toutes liées à ses publications Facebook.

    Son tort ? Avoir dénoncé les dérives du régime et la mise au pas de la justice.

    En décembre 2024, il avait été arrêté chez lui, menotté, conduit au poste de La Manouba, et interrogé sur des publications vieilles de quatre ans. Le pouvoir cherchait tout simplement à l’humilier

    L’Association des magistrats tunisiens avait alors dénoncé une « volonté manifeste du pouvoir politique de nuire à un magistrat ». La rapporteuse spéciale des Nations unies sur l’indépendance des juges, Margaret Satterthwaite, s’était dite « préoccupée » par son arrestation, soulignant la violation flagrante de son immunité judiciaire.

    Le soutien de l’ONU, l’indifférence des siens

    Un an plus tard, le 6 novembre 2025, Margaret Satterthwaite réitère son inquiétude après la condamnation. Dans un communiqué diffusé sur X, elle rappelle que Rahmani a été reconnu dans ses fonctions par le Tribunal administratif et que toute poursuite contre lui aurait dû être précédée d’une levée formelle de son immunité.

    Elle souligne aussi que cette décision viole les engagements internationaux de la Tunisie, notamment ceux de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples.

    Deux alertes, donc. Deux rappels à l’ordre de l’ONU en moins d’un an. Mais à Tunis, silence.

    Ni le ministère de la Justice, ni la présidence, ni même les organisations professionnelles de magistrats — l’AMT et le SMT — n’ont jugé utile de réagir à la condamnation de Hammadi Rahmani.

    Dans un pays où la justice a longtemps été un pilier de l’État, cette absence de solidarité est une blessure collective.

    Le miroir déformant de la justice

    La condamnation de Hammadi Rahmani trouve un écho tragique dans le verdict tombé contre Taïeb Rached.

    L’ancien premier président de la Cour de cassation, symbole d’un système judiciaire corrompu, a été condamné le 28 octobre à trente ans de prison et à la confiscation de tout son patrimoine.

    Ce verdict, rapporté par Business News la semaine dernière, met fin à des années d’enquêtes sur un réseau de juges, d’hommes d’affaires et d’intermédiaires immobiliers.

    Mais ce procès, qui aurait dû symboliser le triomphe de la vérité, se transforme en paradoxe : celui qui a dénoncé le scandale est traité en délinquant.

    Hammadi Rahmani n’a pas inventé les faits. Il a dit tout haut ce que les rapports de l’Inspection générale du ministère de la Justice ont fini par confirmer : des pots-de-vin de plusieurs millions, des chambres de cassation créées sur mesure, des décisions “sans renvoi” effaçant des condamnations pour corruption.

    Le juge Rached a bâti une machine judiciaire dévoyée. Le juge Rahmani, lui, a tenté d’y opposer sa conscience.

    Entre courage et solitude

    Dans ses rares prises de parole, Hammadi Rahmani ne se pose pas en héros.

    « Je n’ai fait que dire ce que ma fonction m’imposait », écrit-il sur Facebook.

    Mais derrière cette phrase, on devine la fatigue d’un homme traqué. Son arrestation brutale, les perquisitions, les procès à répétition, tout cela relève d’une stratégie d’usure.

    Le régime n’a pas besoin de condamner lourdement ses opposants : il suffit de les faire passer leur vie au tribunal.

    L’exemple de Rahmani illustre parfaitement cette mécanique. Trois ans, puis 18 mois, puis d’autres affaires encore : le message est clair. Tout juge qui critique le pouvoir sera réduit au silence.

    Le silence assourdissant du corps judiciaire

    L’affaire aurait dû provoquer un séisme dans la magistrature. Elle n’a suscité que des murmures dans les couloirs des palais de justice et des publications de dénonciation dans les groupes Facebook fermés avec des posts souvent anonymes de magistrats excédés.

    L’Association des magistrats tunisiens (AMT) et le Syndicat des magistrats (SMT) n’ont publié aucun communiqué.

     Cette passivité traduit une peur profonde : celle d’être le prochain.

    Depuis 2022, des dizaines de magistrats vivent dans l’attente d’une mutation disciplinaire, d’une enquête, ou d’une radiation.

    Le message du pouvoir est compris : la loyauté vaut mieux que la conscience.

    Quand l’État confond justice et vengeance

    Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas seulement l’acharnement contre un homme, mais l’idée qu’un État peut utiliser la justice pour régler ses comptes.

    Sous couvert de lutte contre la corruption, le régime punit ceux qui refusent de se taire.

    Le cas Rahmani devient alors emblématique : le juge intègre devient coupable, le juge corrompu devient l’alibi d’un pouvoir qui prétend purifier la justice.

    Et si la condamnation de Taïeb Rached sert à redorer l’image du pouvoir, celle de Hammadi Rahmani rappelle que ce pouvoir n’aime pas les juges libres.

    Le Palais de justice, ce jour-là, ressemblait à un miroir brisé. Dans une salle, on jugeait le passé : celui d’un système pourri par la compromission. Dans l’autre, on jugeait l’avenir : celui d’un homme qui croyait encore à l’honneur de sa profession.

    Hammadi Rahmani n’est pas seulement un juge sanctionné pour insolence. Il est le symptôme d’une justice qui se retourne contre elle-même, d’un pays où dire la vérité devient un délit, et où la probité, désormais, se paie en années de prison.

    Maya Bouallégui

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    Commentaire

    1. Citoyen_H

      Répondre
      11 novembre 2025 | 14h36

      SANS VOULOIR ÊTRE MAUVAISE LANGUE,

      j’imagine que Mr Rahmani, fit partie du top ten des juges qui furent sélectionnés par le terroriste Bhiri, à l’époque où la NATION fut convertie en une immense cours des miracles !

    Répondre

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