Par Sadok Rouai
Il existe une règle fondamentale à laquelle se conforment tous les gouvernements responsables : ne jamais commenter le taux de change de la monnaie nationale. La récente déclaration de la cheffe du gouvernement, affirmant que le dinar tunisien est la monnaie la plus forte d’Afrique, est donc, par principe, inappropriée et irresponsable. Une telle affirmation peut être interprétée comme le signe que le dinar est surévalué et qu’une correction du taux de change deviendra inévitable à terme. Une monnaie réellement forte n’a pas besoin d’être défendue publiquement. Heureusement, ces propos n’ont eu pour effet que d’alimenter les discussions sur les réseaux sociaux, sans provoquer de réaction notable sur les marchés. Il est vrai que la Tunisie demeure relativement isolée, en raison d’une réglementation des changes particulièrement restrictive, qui empêche les ajustements naturels du marché.
Cette affirmation soulève toutefois une question économique essentielle, souvent mal comprise : qu’est-ce qu’une monnaie forte et comment en évaluer la « vraie » valeur ? Une monnaie forte est une devise stable et recherchée, associée à une faible inflation et à une politique économique crédible, inspirant la confiance des marchés. En pratique, elle permet d’acheter davantage de biens et de services avec la même unité monétaire. Mais une monnaie forte n’est pas toujours synonyme de solidité économique : si sa valeur dépasse ce que justifient les fondamentaux du pays, elle devient surévaluée et finit par nuire à la compétitivité réelle de l’économie.
Pour mesurer cette « valeur réelle », les économistes utilisent le taux de change effectif réel (TCER). Cet indicateur compare la valeur d’une monnaie, comme le dinar, à celle d’un panier de devises étrangères, en tenant compte des différences de prix et d’inflation. Lorsque le TCER est élevé ou augmente, cela signifie que les produits tunisiens deviennent plus chers par rapport à ceux de leurs concurrents : la monnaie est alors surévaluée et les exportations perdent en compétitivité.
L’indice Big Mac
Le calcul du TCER reste un exercice complexe, même pour les économistes. Il n’est donc pas surprenant que le citoyen moyen demeure confus — voire influencé — par des déclarations simplistes ou populistes. C’est justement pour vulgariser cette notion qu’a été créé l’indice Big Mac. Publié depuis 1986 par The Economist[1], cet indice repose sur le concept de parité de pouvoir d’achat (PPA), qui compare la valeur réelle des monnaies en mesurant ce qu’une même somme d’argent permet d’acheter dans différents pays.
Suivant cette logique, l’indice Big Mac compare le prix d’un même produit standard — le célèbre hamburger — dans divers pays. Il permet ainsi d’évaluer, de manière simple et non sophistiquée, si une monnaie est sous- ou surévaluée par rapport au dollar américain en fonction du prix local du Big Mac.
L’indice Big Mac est calculé chaque année pour la plupart des pays du monde, à l’exception de la Tunisie. En effet, McDonald’s n’y est pas présent, ce qui constitue déjà un signe de fermeture du marché et d’un manque d’attractivité pour les grandes chaînes internationales.
Comparaison internationale (2025)[2]

Seuls deux pays africains figurent dans le Big Mac Index : l’Égypte et l’Afrique du Sud. Leurs monnaies affichent des taux de sous-évaluation similaires, autour de 52 à 54 %, ce qui signifie qu’elles sont nettement sous-évaluées par rapport au dollar américain, favorisant ainsi, en théorie, leur compétitivité à l’exportation.
Pour la Tunisie, si l’on retient un prix d’environ 20 dinars pour un Big Mac « équivalent », celui-ci reviendrait à 6,76 dollars, contre 5,79 dollars aux États-Unis. Cela suggère que le dinar tunisien serait surévalué d’environ 17 % par rapport au dollar. En d’autres termes, le consommateur tunisien paie plus cher qu’un Américain pour le même produit, ce qui reflète un niveau général des prix élevé par rapport au pouvoir d’achat réel.
Conclusion
Le dinar tunisien apparaît fort, car il s’échange dans un marché fermé, mais cette apparente solidité masque une économie peu compétitive, des prix internes élevés et une monnaie surévaluée d’environ 17 % par rapport au dollar. Autrement dit, le consommateur tunisien paie plus cher qu’un Américain pour le même produit, signe d’un pouvoir d’achat affaibli et d’un déséquilibre entre la valeur nominale et la valeur réelle du dinar.
Si le dinar semble plus fort que certaines monnaies africaines, c’est avant tout parce qu’il évolue dans un système de change administré et étroitement contrôlé, et qu’il est comparé à des devises fortement sous-évaluées. Mais cette stabilité apparente est trompeuse : elle masque une surévaluation qui réduit la compétitivité, freine les exportations et entretient l’illusion d’une solidité monétaire que l’économie réelle ne soutient pas.
Il convient enfin de préciser que ces analyses et conclusions sont présentées à titre purement illustratif. Le Big Mac Index est un indicateur simple qui ne mesure pas le niveau de vie : il compare seulement les prix, sans tenir compte des revenus ni du coût réel de la vie locale. Seule la Banque centrale de Tunisie et le Fonds monétaire international disposent des données statistiques nécessaires pour mener une évaluation technique approfondie.











6 commentaires
jamel.tazarki
@Mr. Sadok Rouai
Je vous cite : « une surévaluation du dinar tunisien qui réduit la compétitivité et freine les exportations. »
Le problème de la Tunisie est principalement causé par une faible productivité des produits échangeables, due à des coûts commerciaux élevés, à des distorsions du marché, à des infrastructures inadéquates et à une gouvernance inefficace. Ces facteurs limitent la capacité de nos entreprises à être compétitives à l’échelle internationale.
–>
Par exemple, il n’est plus rentable d’exporter nos produits agricoles vers les pays du Nord. Les Pays-Bas produisent 460 tonnes de tomates par hectare, alors que la Tunisie n’atteint pas en moyenne les 20 tonnes par hectare. Nos exportations agricoles, mais aussi industrielles, engendrent plus de pertes que de gains – et vous nous proposez, Mr. Sadok Rouai, de dévaluer encore plus notre monai. Nous consacrons un espace énorme et un travail considérable dans tous les secteurs de l’économie, mais la rentabilité est minimale.
Ce n’est pas seulement la dévaluation excessive de notre monnaie qui améliorerait nos exportations, mais plutôt l’augmentation des volumes exportés grâce à une forte productivité qui pourrait nous rendre compétitifs sur le marché international.
– Nos agriculteurs sont pour la plupart ignorants et routiniers, et ne réalisent qu’un très faible bénéfice (voire aucun). Nous consacrons un espace énorme et un travail considérable à tous les domaines économiques, mais la rentabilité est minimale, de telle sorte qu’il n’y en a pas assez pour tous les Tunisiens. Le problème principal est que nous ne ressentons pas la nécessité d’améliorer nos méthodes de production. Il faut sortir de cette routine. Nos agriculteurs et une grande partie de nos industriels manquent de stimulation et restent dans leur ignorance et leur routine. La faible rentabilité causée par une faible production pèse sur tout le peuple tunisien. Nous avons baissé les bras et nous nous sommes résignés à suivre les mêmes routes tracées depuis des décennies. Nous restons aussi pauvres qu’auparavant, car notre productivité est trop faible dans tous les domaines. Qu’est-ce qui nous empêche d’aller plus loin ? Qu’est-ce qui nous freine ? Le grand problème des Tunisiens, c’est cette difficulté à mener une activité à son terme. Il semble que tout nous fasse envie, mais nous ne menons jamais les choses jusqu’à leur terme (rien n’est jamais réellement fini).
Nous devrions augmenter notre productivité dans tous les domaines afin de permettre à la population de se nourrir, de s’habiller et de se loger à des prix abordables. Il faut augmenter la productivité, diminuer le prix de revient et le prix de vente pour améliorer nos exportations.
Il faudrait ensuite adapter notre agriculture aux changements climatiques. Il faudrait notamment opter pour des cultures et des races animales plus résistantes à la chaleur, à la sécheresse ou aux maladies. Nos agriculteurs doivent adopter des pratiques résilientes, comme la sélection de variétés résistantes ou la diversification des cultures. Il est par exemple absurde de cultiver des orangers au Cap Bon, en Tunisie, dans une région où l’eau est rare, car ces arbres sont très gourmands en eau. Avant la réforme agricole des années 1960, on ne trouvait que des figuiers à Korba ; aujourd’hui, on ne trouve que des orangers desséchés par le manque de pluie, alors que les figues rapportent beaucoup plus que les oranges sur le marché international.
La concurrence sur les marchés internationaux des industries à forte productivité rend le problème des débouchés plus difficile pour tous ceux qui ont négligé de se munir des mêmes armes et d’adopter une organisation similaire. Il faut que la Tunisie ait une vision de plus en plus nette de ces difficultés et qu’elle s’équipe pour donner à notre pays les moyens de résister à la concurrence étrangère. E
J’invite tous les Tunisiens à travailler beaucoup moins, mais intelligemment: Il n’y a qu’un seul mot magique pour expliquer ce que nous devons faire: productivité!
–> Notre révolution socio-économique devrait être celle de l’explosion de la productivité. J’invite tous les Tunisiens à travailler beaucoup moins, mais intelligemment, toute en produisant beaucoup plus. Oui, travailler moins et intelligemment pour produire beaucoup plus en quantité et en qualité.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
srouai
Si Jamel Vos arguments et exemples sont corrects. Leur resultats est une augmentation des couts de production d’où la surevaluation du dinar
Mehdi
Comment pouvez-vous faire de telles erreurs en ayant travaillé pour le FMI…
Le Big Mac Index ne suffit pas à affirmer que les monnaies de l’Egypte et de l’Afrique du Sud sont sous-évaluées par rapport au dollar. Vous ignorez l’effet bien connu Harrod-Balassa-Samuelson en vertu duquel les monnaies des pays en développement ou émergents apparaissent systématiquement sous-évaluées en calculant leur taux de change réel. En effet, les prix des biens non-échangeables dans les pays en développement sont plus bas que dans les pays développés à cause notamment des écarts de productivité et de pouvoir d’achat. Exemple : aller chez le coiffeur en Tunisie coûte beaucoup moins cher qu’en France, idem pour les salaires ou le prix de l’immobilier. Or, le prix d’un Big Mac inclut de nombreuses composantes non-échangeables qui tirent le prix à la baisse et donnent l’impression que la monnaie est sous-évaluée, alors que ce n’est pas le cas.
Par ailleurs, qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’un Big Mac coûterait 20 dinars en Tunisie ? Vous partez de cette estimation totalement arbitraire pour affirmer de façon très précise que le dinar est sur-évalué d’environ 17% par rapport au dollar, ce n’est pas sérieux. Et au vu de la composition assez simple du Big Mac, je tablerais plutôt sur un prix entre 10 et 15DT, ce qui changerait totalement l’analyse.
srouai
Merci Mehdi pour ta contribution. Ce que tu indiques est tout à fait juste. Le problème est que ce type d’analyse, tout comme le concept de taux de change effectif réel, reste difficile à expliquer au grand public. C’est précisément là que réside l’intérêt du Big Mac Index : il permet d’aborder la question de la valorisation du taux de change dans un langage simple et accessible.
Pour le reste, relis bien le dernier paragraphe :
« Il convient enfin de préciser que ces analyses et conclusions sont présentées à titre purement illustratif. Le Big Mac Index est un indicateur simplifié qui ne mesure pas le niveau de vie : il se limite à comparer les prix, sans tenir compte des revenus ni du coût réel de la vie locale. Seule la Banque centrale de Tunisie et le Fonds monétaire international disposent des données statistiques nécessaires pour réaliser une évaluation technique complète. »
srouai
Pour l’estimation du prix Big Mac en Tunisie
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Karim
D’une part le fait de le dire en public c’est grave avec des conséquences sur la monnaie
D’autres part elle la di et ça n’a donner rien du tout un pischht retabtissant..
Êtes-vous sûre de la règle économie que j’ai jamais entendu parler et que vous cité en grande pompes en introduction de cette article ??