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Quand l’opposition s’auto-sabote, Kaïs Saïed gagne sans combattre

Par Synda Tajine

Sous le régime actuel, toute forme d’opposition telle que nous l’avions connue et savourée ces dernières années a tout simplement été éradiquée. Kaïs Saïed n’a pas simplement affaibli l’opposition en Tunisie, il a coupé court à toute voix critique, enfermé ses adversaires politiques, et brandi son décret 54 tel un couperet, réduisant au silence forcé toute dissidence.

Dans ce climat de terreur judiciaire, la vie politique et les médias vivent sous une chape de plomb, terrifiés à l’idée de se retrouver, du jour au lendemain, derrière les barreaux. Ceux qui osent défier l’autoritarisme payent le prix fort, devenant des exemples destinés à dissuader toute velléité de contestation.

Le suicide collectif de l’opposition

Face à ce désert politique, certains anciens dirigeants ont choisi d’assurer leurs arrières en quittant le pays. Depuis leur lieu d’exil, ils pensent détenir le savoir ultime qui leur permettrait de sauver la situation, et pourquoi pas, se garantir un retour en héros.

Mais ceux qui dirigeaient autrefois se débattent dans le chaos, avec une maladresse désarmante. Après des années au pouvoir, une expérience à la gestion du pays et un défilé d’événements majeurs, on pourrait croire qu’ils auraient appris quelque chose. Il n’en est rien.

Dans ce parfait paradoxe tunisien, nous avons d’un côté une opposition bâillonnée et fragilisée, contrainte de dénoncer les dérives d’un régime autoritaire en appelant à la libération des détenus politiques, usant de leur corps comme dernier moyen de contestation. De l’autre, ceux qui disposent encore d’une tribune la gaspillent avec un sens politique proche du suicide collectif.

Le blogueur Mehrez Belhassen résume avec une ironie acerbe : Kaïs Saïed n’a même plus besoin d’agir, ses adversaires font sa propagande à sa place. « Kaïs Saïed devrait verser un salaire très respectable à Rafik Abdessalem et Moncef Marzouki », qu’il cite comme exemples. Selon lui, « chaque fois qu’ils le voient faire face à une crise, ils publient des déclarations qui donnent l’impression aux gens qu’ils ont eu raison de se contenter de peu et de rester patients, plutôt que de confier le pays à ces prétendus opposants.»

L’héritage empoisonné des anciens

Alors que le président Saïed prouve chaque jour un peu plus qu’il ne s’en sort pas mieux que ses prédécesseurs et qu’il cumule crise après crise, les gouvernants d’avant, au lieu de proposer des solutions constructives, de débattre des vraies questions qui fâchent et de dire ce qui aurait dû être fait, s’embourbent dans le complotisme et la vacuité. Ils prouvent ainsi que si Kaïs Saïed n’est pas le meilleur des présidents, il offre au moins un choix assez rassurant face à ceux qui l’ont précédé et qui continuent à démontrer pourquoi ils ont été éjectés sans ménagement.

Cette auto-destruction est d’autant plus flagrante qu’elle émane de figures aguerries — anciens ministres, ex-présidents-, vétérans d’une classe dirigeante responsable de la dégradation politique et économique qui a poussé tant de Tunisiens à soutenir Saïed.

Leur refus obstiné d’admettre que leur temps est passé ne fait que renforcer le cercle vicieux. Ils persistent à croire qu’ils ont encore quelque chose à offrir alors qu’ils ont largement contribué à l’effondrement des institutions et à la montée de la colère populaire. Cette obstination est un affront à une Tunisie qui cherche désespérément des alternatives crédibles et à ceux qui tentent de lutter contre l’idée désuète du « gouverneur unique », de l’homme providentiel capable de sortir le pays de sa boue.

Parmi ces figures, Moncef Marzouki, l’ancien président, multiplie les appels à la chute du régime, prédisant à Kaïs Saïed le même sort que Ben Ali, tout en continuant son discours complotiste, ses slogans creux et ses leçons qu’il ne semble pas avoir tirées pour lui-même. « Einstein disait que l’idiotie n’est pas de commettre une erreur, mais de répéter la même chose en espérant un résultat différent », écrivait-il à propos de Saïed. Il ferait bien de s’appliquer ce conseil.

Au sommet de cette débâcle, Rached Ghannouchi, dirigeant d’Ennahdha et ancien président du Parlement, tente de se repositionner en surfant sur la vague de grèves de la faim en solidarité avec Jaouhar Ben Mbarek et les prisonniers politiques. Son appel à l’union sonne creux, à peine une tactique désespérée. De quelle union parle-t-il, alors qu’il est l’un des principaux responsables du blocage et du pourrissement de la vie politique post-révolutionnaire ? Ce renard politique usé tente maladroitement de tirer parti du chaos, espérant profiter de la faiblesse de ses adversaires, alors que son propre crédit est au plus bas.
Des figures fatiguées dans un paysage politique en décomposition.

Les derniers remparts de l’opposition

Certains gouvernants d’hier ont dû fuir le pays, d’autres ont choisi de faire profil bas, attendant que l’orage passe. Certains vivent en exil, tandis que d’autres croupissent en prison, souvent victimes d’accusations douteuses. Pendant ce temps, la maigre opposition tente tant bien que mal de s’unir autour des condamnés de l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, brandissant des slogans de justice. Les prisonniers politiques, eux, utilisent leur corps comme ultime moyen de protestation. Quant à ceux qui auraient pu agir de manière constructive, ils prouvent une fois de plus qu’ils ont raté le coche.

Ainsi, la Tunisie est prise en tenaille entre un pouvoir autoritaire qui impose sa loi par la peur et une opposition qui s’auto-sabote avec une régularité déconcertante. Cette situation n’est pas seulement le fruit du décret 54 ou des prisons remplies d’opposants, elle résulte aussi de la vacuité politique et morale de ceux qui prétendent défendre la démocratie.

En refusant de faire leur examen de conscience, en s’accrochant à des pratiques politiques obsolètes, ils se rendent complices, malgré eux, de la pérennisation d’un régime qui piétine les droits fondamentaux.

Alors que Saïed poursuit sa gouvernance mêlant incompétence et terreur, étouffant implacablement toute voix discordante, les rares voix libres s’appliquent à saboter leurs propres crédibilités, lui ouvrant ainsi la voie la plus rapide. Tragique et comique à la fois, c’est comme si cette opposition tunisienne s’était donné pour mission de prouver qu’elle mérite le silence qu’on lui impose, s’offrant le meilleur des suicides politiques…

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3 commentaires

  1. HatemC

    Répondre
    12 novembre 2025 | 13h52

    Faudrait mettre à nu un double drame tunisien :
    La dérive autoritaire du régime actuel et
    La faillite morale et stratégique d’une opposition figée dans ses vieux réflexes.

    L’article rappelle une vérité que beaucoup refusent d’admettre :
    L’opposition d’aujourd’hui est celle qui a gouverné hier, c’est les mêmes figures, lassantes devenues inutiles, devenues encombrantes mêmes …

    Et cette continuité est son plus GRAND HANDICAP.
    En 2011, beaucoup de ces figures — laïques (?) ou islamistes — ont bâti des alliances opportunistes, souvent contre nature, au nom de la survie politique.
    Ce faisant, elles ont dilué leurs valeurs et PERDU LA CONFIANCE DU PEUPLE.
    Au lieu de se RENOUVELER après leurs échecs, elles ont persisté dans les mêmes postures victimaires et moralisatrices.

    Comme le souligne l’article, si le président a pu incarner l’espoir en 2019, c’est parce que l’opposition lui a ouvert la voie par son inconsistance.

    la Tunisie n’a pas besoin d’une opposition ancienne, mais d’une alternative nouvelle, fondée sur trois ruptures :
    1. Rupture générationnelle, faire émerger de nouvelles figures, indépendantes des clans de 2011.
    2. Rupture intellectuelle, passer du discours moral à la pensée stratégique (économie, industrie, éducation, souveraineté).
    3. Rupture morale, reconstruire la crédibilité par l’exemplarité et non par la posture victimaire.
    …. HC

  2. Hannibal

    Répondre
    11 novembre 2025 | 20h08

    La Tunisien n’a besoin ni de politiciens, ni de pseudo-politiciens, ni de sauveur, ni de pseudo-saiveur. La notion de personne providentielle est obsolète, voire dangereuse. Nous en savons quelques choses.
    L’état actuel du pays et de sa population exige une équipe apolitique, compétente et n’ayant aucun intérêt personnel pour sortir le pays du gouffre et lui préparer un meilleur avenir.
    Cette équipe aura pour mission de mettre ou remettre en place toutes les institutions qui sont garantes de l’exercice de la démocratie nationale et locales.
    Cette équipe devra tirer vers le haut le niveau de tous les Tunisiens, montrer aux élites qu’elles sont utiles à la Nation et que la Nation va leur montrer sa gratitude. Par exemple, si les riches contribuent plus au budget de l’état et des ses collectivités. Les riches devront se rendre compte des résultats positifs au niveau éducation, santé, infrastructures, justice et autres services publics.
    Le maître mot devra être la transparence.

  3. Roberto Di Camerino

    Répondre
    11 novembre 2025 | 18h20

    Je suis toujours dans le noir, personne n’a voulu me dire ou vous avez deniche ce President.

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