Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Marcher ensemble ne veut pas dire oublier

Par Ikhlas Latif

La quatrième marche consécutive contre l’arbitraire et pour les libertés se tient samedi 13 décembre — preuve que la contestation n’est ni un feu de paille ni un caprice « d’opposants professionnels ». Elle s’enracine. La mobilisation, qui n’a cessé de croître ces dernières semaines, atteste d’une conscience aiguë que la situation a dépassé le seuil tolérable.

On peut lire cette marée humaine de deux façons complémentaires et apparemment contradictoires — et les deux lectures sont utiles. D’un côté, elle manifeste une fracture définitive avec le pouvoir. De l’autre, elle force l’adversité à produire un trait politique improbable : l’union, même temporaire, d’ennemis jurés. Le constat est simple et brutal. L’arbitraire policier et judiciaire, la criminalisation de l’opposition et l’enfermement des figures de tous bords ont créé une situation où les différences idéologiques se taisent devant l’urgence de se défendre.

Un rassemblement paradoxal ?

Parce qu’il réunit, sous une même bannière de survie civique, des acteurs qui, hier encore, se sacrifiaient à l’art du déchirement politique — islamistes et post-islamistes, partis de droite dure et mouvements laïcs de gauche, syndicalistes historiques et jeunes apolitiques.

Les images des marches successives sont un cas d’école : voir des pancartes à l’effigie de Rached Ghannouchi dans le même cortège que des portraits d’Abir Moussi, c’est un événement politique en soi — un petit séisme silencieux. Ce face-à-face improbable, inimaginable il y a encore deux ans, dit tout. Le pouvoir a tellement tiré sur la corde de l’arbitraire qu’il a réussi l’exploit d’assembler dans la même rue des forces qui, par nature, ne se rencontrent pas.

Il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est ni de la réconciliation, ni même un début de « vivre-ensemble politique ». C’est une cohabitation imposée par la nécessité. Chacun marche avec l’autre non parce qu’il l’apprécie, mais parce qu’il n’a plus le luxe de l’ignorer. La peur d’être, demain, le prochain dans la file des arrêtés est devenue un ciment plus solide que tout le reste.

Il y a, dans ces cortèges, un non-dit fondamental. L’urgence l’emporte sur les rancœurs. Le deal est tacite, mais limpide. On suspend les hostilités pour empêcher l’effondrement complet des libertés. Le tribunal du passé rouvrira plus tard, quand il y aura encore des institutions devant lesquelles plaider. Pour l’instant, c’est la survie démocratique — ou ce qu’il en reste — qui dicte la marche.

Que signifie ce rassemblement pour la pratique politique ?


Évidemment. La rhétorique officielle — reprise en cascade par les relais complaisants — présente ce « front » improbable comme la preuve d’un complot, d’une coalition « anti-nation » et donc légitime, aux yeux du pouvoir, de justifier toutes les répressions. C’est commode. Attaquer les meneurs, stigmatiser les « alliés » par procuration, et transformer une contestation légitime en « conspiration » permet de naturaliser la violence d’État. Pendant ce temps, les procès expéditifs et les peines lourdes tombent ; des personnalités et des militants sont arrêtés ou condamnés dans des affaires qui sentent la politique plus que la justice.


Ne nous berçons pas d’illusions : ce « front » n’efface pas les désaccords profonds. Il suspend les hostilités, conditionné par l’urgence, mais ne résout rien. Les antagonismes idéologiques restent vivaces, parfois irréconciliables. La marche est un toit commun, pas une maison partagée. Quand la crise sera moins brûlante, les querelles de fond ressurgiront. Autrement dit, il y a uniquement convergence de circonstance rien d’autre.

Ce front hétéroclite dit d’abord quelque chose de très simple. Le pouvoir a perdu en se mettant à dos tout le monde. Quand des camps qui n’ont rien en commun — ou plutôt tout ce qui les sépare — finissent par marcher côte à côte, c’est rarement par envie de fraterniser. C’est le signe qu’on a atteint un point où chacun comprend qu’il ne peut plus se défendre seul. Cette convergence étrange n’est pas un projet politique, c’est un réflexe de survie.

Mais cette dynamique soulève aussitôt une autre question, plus essentielle. Que peut-on tirer de cette unité de circonstance ? Certainement pas un front commun — personne n’en veut, et personne n’y croit. En revanche, elle peut servir à dégager quelque chose de beaucoup plus simple, et paradoxalement beaucoup plus solide : un socle commun. Non pas une alliance politique, mais un accord minimal, presque instinctif, sur une ligne rouge que plus personne n’acceptera de voir franchie. Un « plus jamais ça » qui n’efface ni les divergences ni les blessures, mais qui rappelle que toutes les disputes idéologiques du monde n’ont de sens que si elles se déroulent dans un cadre où la démocratie reste la règle du jeu, et non une option variable selon l’humeur du pouvoir.

C’est peut-être là, finalement, que ce mouvement trouve son utilité la plus profonde. Non pas inventer un consensus artificiel, mais rétablir l’évidence — celle que les conflits politiques doivent se résoudre dans les urnes, dans les idées, dans le débat, jamais dans les tribunaux ou les cellules. Si quelque chose doit survivre à cette mobilisation, ce n’est pas une coalition impossible, mais la réaffirmation d’un cadre démocratique que personne ne considère plus comme négociable.

Pas d’amnistie morale sous prétexte de lutte commune

Au milieu de tout ça se glisse une autre question, souvent passée sous silence mais impossible à éviter. Celle des responsabilités. Défendre les libertés aujourd’hui n’efface pas les fautes d’hier. Marcher contre la dictature n’offre pas une amnistie morale automatique à ceux qui, dans le passé, ont contribué à affaiblir les institutions ou à nourrir l’hydre qu’est ce régime.

La lutte contre l’arbitraire n’interdit pas la reddition des comptes, elle en repousse simplement l’horizon. L’important, c’est de ne pas confondre la solidarité du moment avec une absolution générale. Le débat viendra quand le contexte le permettra et il devra être exigeant.

Personnellement, je n’ai aucune envie de serrer la main de ceux et celles qui ont contribué, par leurs pratiques ou leurs choix, à créer la catastrophe actuelle. Et je n’ai pas davantage envie de serrer la main de ceux qui, idéologiquement, ne se sont jamais vraiment éloignés du spectre du populisme. Pourtant, refuser de marcher parce que l’autre porte un pan d’histoire politique compromettante serait offrir au pouvoir le luxe de diviser la contestation. La question éthique devient tactique : est-ce que l’exigence de principe doit l’emporter sur l’urgence du moment ? Pour moi, cette urgence commande solidarité de lutte et sévérité de jugement après. Pas l’inverse.

Subscribe to Our Newsletter

Keep in touch with our news & offers

2 commentaires

  1. zaghouan2040

    12 décembre 2025 | 19h57

    Je crois Madame que vous sous-estimer le degré d’atrocité tranquille dont est capable ce régime
    C’est un système de démence ubuesque qui n’hésitera pas s’il le faut a dire couler beaucoup beaucoup de sang
    La mobilisation pacifique de la société civile ne sert strictement à rien
    Seules des protestations de masse comme cela s’est produit à Mezzouna peuvent Infléchir sa folie aveugle

  2. ZARZOUMIA

    12 décembre 2025 | 18h13

    POURQUOI SE FORCER !! si Tarzan veut marcher sur le trottoir opposé à celui de Antar ! à moins que le but est faire grossir UNE FOULE !