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Seïf Eddine Makhlouf extradé : récit d’un dossier explosif

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Seïf Eddine Makhlouf a été extradé dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 janvier par l’Algérie, alors qu’il s’apprêtait à quitter le pays pour Londres. Il purge aujourd’hui plusieurs peines de prison en Tunisie.

Son extradition a suscité de nombreuses réactions hostiles aux régimes algérien et tunisien. Hostiles, mais souvent approximatives, et parfois franchement hypocrites. Que lui reproche la justice tunisienne ? Comment les autorités algériennes l’ont-elles piégé ? Et qui se mobilise réellement pour sa défense ?

4 juillet 2024, aéroport d’Annaba. Seïf Eddine Makhlouf s’apprête à embarquer pour Doha via Istanbul. Il sait que le moment est délicat. Entré clandestinement en Algérie après avoir fui la Tunisie, il circule avec un passeport qui aurait dû être vierge de tout cachet d’entrée sur le territoire algérien. Mais il s’est arrangé pour qu’il en porte un. Un cachet falsifié.

L’agent de la police des frontières doute, déclenche une enquête, et la supercherie est rapidement découverte. Le parquet requiert alors sept ans de prison et la confiscation du passeport, ce qui aurait logiquement conduit à une extradition vers la Tunisie après exécution de la peine.

Sauf que Seïf Eddine Makhlouf n’est pas un citoyen ordinaire. Ancien député, ancien candidat à la présidentielle, chef d’un parti islamiste, son profil intéresse visiblement les autorités algériennes.

Un traitement judiciaire étrangement clément

Des canaux s’activent. Des pourparlers s’engagent par l’intermédiaire d’organisations de défense des droits de l’Homme tunisiennes et algériennes.

À leur tête, Abdel Wahab Hani, président du parti El Majd, installé à Genève, très introduit dans certains cercles onusiens et militants.

Le résultat est pour le moins surprenant : en octobre 2024, la justice algérienne ne suit pas les réquisitions du parquet et condamne Makhlouf à trois mois de prison ferme et neuf mois avec sursis. Il est immédiatement libéré. Son passeport lui est restitué. Autrement dit, il est libre de quitter le territoire.

A-t-il livré des informations sensibles en contrepartie de cette clémence ? Nul ne le saura jamais. Mais tout s’est joué durant l’été 2024, et Makhlouf en est sorti gagnant.

L’UNHCR, Abdel Wahab Hani et la stratégie de l’attente

Dès sa libération, Makhlouf entame des démarches avec l’antenne algérienne du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dépendant du siège genevois. Abdel Wahab Hani joue manifestement un rôle d’intermédiaire.

Objectif : empêcher toute extradition vers la Tunisie et obtenir un maintien provisoire sur le sol algérien, le temps de trouver une terre d’accueil.

Les autorités algériennes acceptent à une condition : qu’il reste totalement discret. Pas d’apparition publique, pas de déclarations, pas de provocation. L’ancien tribun accepte le deal et demande à son entourage d’observer la même discipline.

Mais trouver un pays d’accueil s’avère plus compliqué que prévu.

Le Qatar refuse catégoriquement de lui accorder un visa. Ironie de l’histoire : même pour un islamiste radical notoire, Doha ne veut plus de la confrérie. Les démarches entreprises par des militants des droits de l’Homme auprès de l’ambassade qatarie à Alger et à Tunis échouent. Son épouse, Hela Makhlouf, installée à Doha, mobilise ses propres réseaux. En vain.

Même scénario avec Ankara.

Résultat : pendant un an et trois mois, Seïf Eddine Makhlouf reste bloqué à Oran, sans solution, pendant que l’UNHCR poursuit ses échanges avec les autorités algériennes pour obtenir sa tolérance sur le territoire.

Début 2026, une issue semble enfin se dessiner. Selon un post Facebook de l’islamiste Riadh Chaibi, ancien cadre d’Ennahdha – post rapidement supprimé – le Royaume-Uni aurait accepté sa demande de refuge.

Makhlouf se prépare à partir. Londres devient une perspective concrète.

Une condamnation opportune à Tunis

C’est précisément à ce moment qu’un nouveau dossier ressurgit à Tunis. À la veille du 14 janvier, date hautement symbolique, il est condamné par contumace à cinq ans de prison ferme dans une nouvelle affaire de complot contre l’État.

Les chefs d’accusation sont lourds : divulgation de secrets de défense nationale, accusations infondées contre des fonctionnaires, menaces directes, discours haineux et appels à la discorde contre les services sécuritaires et judiciaires.

Étrangement, malgré le nombre important de poursuites dont il fait déjà l’objet, personne n’avait entendu parler de cette affaire auparavant. La condamnation, en revanche, est largement médiatisée. Et visiblement, elle ne passe pas inaperçue à Alger.

Vendredi 16 janvier, alors qu’il s’apprête à organiser son départ, les autorités algériennes lui demandent de les accompagner à Alger pour un rendez-vous avec l’UNHCR. Il accepte. C’était le piège préparant son extradition.

« Depuis le premier jour, ils lui avaient assuré qu’il ne serait pas extradé. Vendredi, il leur a fait confiance. Ils l’ont trahi », déclare son épouse Hela.

Dimanche 18 janvier dans l’après-midi, l’agence TAP annonce officiellement son extradition vers la Tunisie. L’information se répand comme une traînée de poudre.

L’indignation à géométrie variable

Les réseaux sociaux s’enflamment. L’Algérie et le président Tebboune sont vilipendés. Beaucoup affirment qu’Alger n’avait pas le droit d’extrader Makhlouf. Chacun devient expert en droit international et en protection des réfugiés.

Un détail est pourtant systématiquement oublié : l’Algérie extrade quotidiennement des ressortissants tunisiens, conformément aux conventions bilatérales.

Et ce n’est pas la première fois que des personnalités politiques sont concernées.

Safi Saïd, ancien candidat à la présidentielle, a été extradé en août 2024 après être entré illégalement sur le territoire algérien, exactement comme Makhlouf, à la même période.

Lazhar Loungou, haut cadre du ministère de l’Intérieur, a été renvoyé en juillet 2022.

Il y a bien le cas des frères Karoui, Nabil et Ghazi, entrés clandestinement eux aussi, mais qui ont pu quitter l’Algérie vers l’Europe après une courte peine de prison. Décision souveraine d’Alger. Incompréhensible peut-être, mais pleinement conforme à ses prérogatives.

Pourquoi un traitement pour les Karoui et un autre pour Makhlouf, Loungou et Saïd ? Personne n’a de réponse. Et l’Algérie n’a aucun compte à rendre sur ses choix souverains.

Souveraineté contre droit international

Toutefois, cette souveraineté ne peut être invocable comme un blanc-seing pour violer des obligations internationales fondamentales. Dans un communiqué publié le 19 janvier, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a dénoncé l’extradition de Seïf Eddine Makhlouf comme une « atteinte flagrante aux conventions internationales relatives au droit d’asile et au principe de non-refoulement ».

Selon le FTDES, Makhlouf avait déposé une demande d’asile auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en Algérie et cette procédure était toujours en cours au moment de son transfert vers la Tunisie, en dépit d’une correspondance officielle du HCR rappelant les obligations algériennes au regard de la Convention de Genève et du principe de non-refoulement. Pour le Forum, cette remise constitue « une violation renouvelée du droit international des réfugiés », en particulier du principe qui interdit d’expulser ou de renvoyer toute personne vers un État où elle risque des poursuites en raison de ses opinions politiques ou où les garanties d’un procès équitable ne sont pas assurées.

Marzouki et la mémoire sélective

Quoiqu’il en soit, la décision algérienne a provoqué un tollé. Parmi les premières réactions observées dimanche 18 janvier, celle de l’ancien président Moncef Marzouki qui a donné le ton à toutes les autres : « Son extradition est une honte pour l’Algérie et toutes les traditions des Arabes et musulmans. Même les pires tyrans interdisent l’extradition de ceux qui viennent trouver refuge chez eux. »

L’ancien président oublie opportunément plusieurs épisodes.

Sous sa présidence, ses alliés d’Ennahdha ont extradé l’ancien Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi.

Il oublie également avoir personnellement fait pression sur le Qatar pour obtenir l’extradition de Sakhr El Materi, gendre de l’ancien président Ben Ali. Son chef de cabinet de l’époque Adnen Mansar avait même communiqué sur l’accord de Doha, conclu avant une visite de Marzouki au Qatar. Finalement, le Qatar n’a pas livré Materi, mais l’a contraint à quitter le territoire. Il est allé aux Seychelles où il réside encore.

Et c’est le même Marzouki qui est sorti dans la rue crier victoire après le lynchage à mort de l’ancien président libyen Mouammar Gueddafi.

Aujourd’hui, Marzouki vilipende l’Algérie pour une pratique qu’il a lui-même cautionnée lorsqu’il était au pouvoir. Il s’indigne quand cela l’arrange, et se tait quand cela le compromet. Bon à rappeler, il n’a pas dit un mot après l’extradition de Loungou et Saïd.

La morale à géométrie variable des États

Au bout du compte, l’affaire Makhlouf dépasse largement le cas d’un homme politique islamiste en déroute. Elle révèle le fonctionnement réel des relations entre États : non pas des principes, mais des intérêts. Non pas des valeurs, mais des rapports de force.

L’Algérie aujourd’hui vilipendée sur les réseaux sociaux tunisiens est la même qui, quelques mois plus tôt, avait fait preuve d’une clémence spectaculaire envers Seïf Eddine Makhlouf. Trois mois de prison là où le parquet avait requis sept ans. Une peine aménagée. Un passeport restitué. Une libération immédiate. Et, pendant plus d’un an, une tolérance assumée sur son territoire, sous le regard bienveillant de l’UNHCR.

Cette Algérie-là n’était ni traître, ni indigne aux yeux de ses soutiens. Elle était au contraire présentée comme protectrice, compréhensive, presque généreuse. Jusqu’au moment où ses intérêts ont changé. Jusqu’au moment où un dossier judiciaire ressurgit opportunément à Tunis, où une condamnation tombe à une date symbolique, où le coût politique du maintien de Makhlouf sur son sol devient plus élevé que celui de son extradition.

Makhlouf a cru que ses réseaux, ses appuis, ses relais internationaux et son statut d’ancien élu le mettaient à l’abri. Il a surtout découvert une règle brutale mais constante : en politique comme en exil, on ne vit jamais sous la protection de principes, mais sous la tolérance provisoire d’intérêts. Et quand ces intérêts évoluent, les protections s’évaporent. Toujours.

Raouf Ben Hédi

Encadré | Les principales poursuites contre Seïf Eddine Makhlouf

Affaire n°1 – Agression contre Abir Moussi (2021)

Seïf Eddine Makhlouf avait fait irruption sur la tribune parlementaire de la députée Abir Moussi, lui avait arraché son téléphone et l’avait menacée de le briser devant les caméras.

Jugement : un an de prison ferme.

Affaire n°2 – Menaces contre le procureur de Sidi Bouzid (2019–2022)

Makhlouf avait violemment attaqué le procureur qui avait ordonné la fermeture d’une école coranique soupçonnée d’exploitation sexuelle et économique d’enfants.

Jugement : un an et huit mois de prison.

Affaire n°3 – L’affaire de l’aéroport (2021)

Avec d’autres députés, il s’était rendu à l’aéroport de Tunis-Carthage pour intimider des magistrats et des officiers, affirmant détenir des « informations provenant de parties étrangères » sur de prétendus « comploteurs contre le coup d’État ».

Jugement : un an de prison et interdiction d’exercer la profession d’avocat pendant cinq ans.

Affaire n°4 – Complot contre la sûreté de l’État (13 janvier 2026)

Une nouvelle procédure fondée sur l’exploitation de plusieurs dossiers fait état d’activités considérées comme menaçant la stabilité de l’État.

Jugement : cinq ans de prison ferme avec exécution immédiate (condamnation par contumace).

Principales accusations retenues dans ce dossier :

– Divulgation de secrets de défense nationale

– Accusations infondées contre des fonctionnaires sans preuves

– Menaces directes contre des agents publics

– Discours d’incitation et d’hostilité envers les institutions sécuritaires et judiciaires

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Commentaire

  1. ZARZOUMIA

    21 janvier 2026 | 18h44

    Mdr , Les commentaires deviennent furtifs , juste le temp de les écrire , c’est du bon .