L’annonce de l’octroi d’un prêt de 110 millions de dollars par le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) au Groupe chimique tunisien (GCT) a ravivé le débat profondément conflictuel, celui de l’avenir des unités industrielles du complexe chimique de Gabès, au cœur d’un territoire soumis depuis plus d’un demi-siècle à une pression environnementale et sanitaire intense.
Présenté comme un levier de réhabilitation technique et environnementale, ce financement est perçu par une partie des experts et de la société civile comme l’officialisation d’un choix politique clair : le maintien du complexe sur son site actuel, au détriment des revendications locales appelant à son démantèlement progressif.
Invité à s’exprimer sur cette question dans l’émission EcoMag sur Express FM, Houcine Rhili, expert en développement et en gestion des ressources à la Faculté des sciences de Tunis, a livré, mercredi 4 février 2026, une lecture critique du processus engagé. Selon lui, ce prêt ne constitue ni une initiative isolée ni une réponse improvisée à la crise environnementale de Gabès. Il s’inscrit dans une trajectoire institutionnelle entamée dès le Conseil ministériel du 5 mars 2025 consacré au secteur du phosphate et à ses filières de transformation. À cette occasion, un programme quinquennal, dit « 2025-2030 », a été validé, consacrant explicitement l’option de la réhabilitation des unités existantes plutôt que leur démantèlement ou leur relocalisation.
Le programme prévoit notamment la remise à niveau des unités de production d’acide sulfurique, l’amélioration des dispositifs de maintenance industrielle, la création de nouvelles unités de production d’engrais phosphatés, la décontamination de l’acide phosphorique du cadmium, ainsi que le développement de projets pilotes liés à l’ammoniac vert, adossés à l’hydrogène vert. Il inclut également des mécanismes de valorisation des rejets fluorés, afin de limiter les émissions atmosphériques. En revanche, la question du phosphogypse — sous-produit massif et hautement polluant de l’industrie phosphatière — demeure centrale et non résolue.
Pour Houcine Rhili, ce positionnement marque un dépassement assumé de l’option du démantèlement, pourtant brandi comme mot d’ordre lors des mobilisations des 10 et 11 octobre, puis lors de la grande marche du 21 octobre. Selon lui, le démantèlement des unités est désormais considéré comme quasi irréalisable, l’État ayant acté l’entrée dans une nouvelle phase : celle de la réhabilitation globale du complexe chimique.
Notant que cette orientation soulève de sérieuses interrogations, l’expert s’est notamment demandé si la réhabilitation d’unités mises en service depuis 1972, et dont l’usure structurelle est avérée, ne constitue pas une forme de mauvaise gestion des deniers publics. Il a rappelé que ces unités continuent à fonctionner malgré les pressions sociales, alors même que certaines d’entre elles n’exploitent plus qu’environ 20% de leur capacité nominale, ce qui pose la question de la pertinence économique et environnementale des investissements engagés.
L’autre point de préoccupation majeur concerne la commission scientifique mise en place par le président de la République et composée de sept membres. L’expert a exprimé de fortes réserves quant à son indépendance, soulignant que cinq de ses membres sont d’anciens cadres du Groupe chimique. Une telle configuration, estime-t-il, fragilise le principe de neutralité scientifique, dans la mesure où ces experts pourraient être amenés, consciemment ou non, à défendre un parcours professionnel de plusieurs décennies plutôt qu’à porter une évaluation critique et détachée de la situation.
Il a également mis en doute l’adéquation entre la spécialité du président de la commission, issue du domaine de la pétrochimie, et les problématiques propres aux industries minières et phosphatières. Quant à la présence d’une universitaire, elle ne saurait, selon lui, suffire à garantir l’équilibre scientifique et la crédibilité des conclusions de la commission, face au poids décisionnel des anciens responsables du complexe.
Notant que les industries phosphatières figurent parmi les secteurs les plus consommateurs de ressources hydriques et les plus polluants à l’échelle mondiale, il a affirmé que même si des technologies de nouvelle génération permettent aujourd’hui d’en atténuer certains impacts, leur application à des unités anciennes, ayant largement dépassé leur durée de vie théorique, demeure fortement contestable. Selon ses dires, l’enjeu fondamental ne réside pas dans la simple réhabilitation d’installations obsolètes, mais dans l’élaboration d’une vision stratégique indépendante, impartiale et crédible, seule à même de permettre à Gabès de retrouver un environnement sain et des conditions de vie dignes.
Houcine Rhili est revenu, par ailleurs, sur la volonté affichée de requalifier le phosphogypse en le retirant de la liste des déchets dangereux, notant que cela ne relève pas d’une simple décision administrative. Elle entre en contradiction avec les normes et classifications internationales, qui considèrent unanimement cette substance comme un déchet à risque élevé, notamment en raison de sa radioactivité naturelle et de son impact durable sur les milieux marins et côtiers. La persistance de son stockage à ciel ouvert, notamment sur le littoral de Gabès, contribue à une dégradation cumulative des écosystèmes, dont les effets s’étendent jusqu’au golfe de Bou Ghrara et aux abords de l’île de Djerba.
L’expert a précisé que les politiques de « dépollution » mises en œuvre depuis les années 1990 — filtres, double absorption, programmes d’atténuation des émissions — avaient montré leurs limites. Si elles ont permis, à certains moments, de réduire ponctuellement certains polluants, elles n’ont jamais inversé la tendance lourde de l’accumulation des nuisances. La pollution industrielle, rappelle-t-il, obéit à une logique cumulative : les impacts se superposent dans le temps, rendant les territoires de plus en plus vulnérables et les solutions techniques de moins en moins efficaces.
Houcine Rhili a appelé, par ailleurs, à dépasser une lecture strictement comptable du rendement du secteur phosphatier. L’analyse macroéconomique, soutient-il, ne peut ignorer les coûts environnementaux, sanitaires et sociaux induits. La perte de biodiversité marine dans le golfe de Gabès, autrefois l’un des plus riches de Méditerranée, la dégradation des ressources halieutiques, l’augmentation des pathologies respiratoires et cancéreuses, ainsi que la pression croissante sur des ressources hydriques déjà rares constituent des externalités négatives majeures, rarement intégrées dans les calculs de rentabilité.
La consommation d’eau du complexe chimique illustre à elle seule cette contradiction. La transformation du phosphate nécessite des volumes considérables d’eau — jusqu’à dix mètres cubes par tonne traitée — dans une région structurellement déficitaire sur le plan hydrique. À long terme, cette ponction menace l’équilibre des nappes phréatiques qui alimentent une grande partie du Sud-Est tunisien.
Face à cette situation, l’expert a plaidé pour une approche radicalement différente : l’ouverture d’études indépendantes, pluridisciplinaires et transparentes, évaluant l’ensemble des scénarios possibles, y compris celui du démantèlement progressif et de la relocalisation des unités les plus polluantes. Selon lui, cette option ne doit plus être écartée a priori au nom de son coût financier, dès lors que les coûts invisibles du statu quo dépassent largement les investissements nécessaires à une transition industrielle plus soutenable.
Houcine Rhili a insisté enfin sur la nécessité d’un dialogue sincère avec les habitants de Gabès, dont les attentes ont été, selon ses termes, « neutralisées » par une succession de décisions techniques présentées comme inéluctables. La question n’est plus uniquement industrielle ou financière ; elle est éthique et politique. Peut-on, interroge-t-il, continuer à sacrifier un territoire et sa population au nom d’une rentabilité économique partielle, sans intégrer la valeur inestimable de la santé humaine et de l’environnement ?
À ses yeux, l’avenir du Groupe chimique tunisien ne peut être pensé sans une refonte complète du cadre décisionnel, où l’environnement, la santé publique et la justice territoriale cesseraient d’être des variables secondaires. Faute de quoi, les programmes de réhabilitation risquent de n’être qu’un sursis technique, prolongeant un modèle industriel arrivé à ses limites historiques.
N.J











Commentaire
Mhammed Ben Hassine
[soulignant que cinq de ses membres sont d’anciens cadres du Groupe chimique]
(أهل مكة ادرى بشعابها)…!
[mis en doute l’adéquation entre la spécialité du président de la commission, issue du domaine de la pétrochimie, et les problématiques propres aux industries minières et phosphatières]
(الشك طريق اليقييييين)..!