On s’amuse comme on peut et l’amusement de la semaine sur les réseaux sociaux tunisiens était le dîner d’iftar proposé par Brahim Bouderbala à ses sujets. Le président de l’Assemblée des représentants du peuple invite pour mardi 10 mars 2026, les députés à un dîner d’iftar au luxueux hôtel cinq étoiles Mövenpick du Lac. Budget : 140 dinars par personne. Le restaurant affiche complet pour plusieurs jours, preuve de son succès actuel. C’est l’une des adresses les plus courues de la capitale.
Budget global prévisionnel pour l’ARP, calculé sur la base du nombre total des députés et d’une dizaine de hauts responsables de l’administration et du cabinet : moins de 24 mille dinars.
À regarder cette scène, certains pourraient croire à une version tunisienne du célèbre film français de Francis Veber Le Dîner de cons (1998). Mais ici, le scénario est bien réel.
Aussitôt l’information ébruitée, la polémique a enflé. Les réseaux sociaux se sont emballés comme à chaque fois pour tout et n’importe quoi. Les sujets de l’inflation, du pouvoir d’achat ou de l’indépendance judiciaire attendront un chouia. Place maintenant au populisme qui n’est plus une exclusivité du président de la République. Le président du parlement entend faire sa part.
Une polémique révélatrice
Le sujet est d’une banalité sidérante et ne mériterait pas qu’on s’y attarde. Mais il révèle une contradiction profonde du régime.
Dans la Tunisie de Kaïs Saïed, où l’on invoque à longueur de discours la protection de l’argent du peuple et la lutte contre la corruption, un dîner à 140 dinars par personne ne peut qu’alimenter la polémique.
Le premier à avoir crié au scandale est le député Bilel Mechri qui dénonce un dîner aux frais du peuple destiné à faire passer des messages politiques. Le député ne s’arrête cependant pas au populisme de façade et va plus loin en rappelant que le dîner est organisé concomitamment à la grève de la faim observée actuellement par son ami et collègue Ahmed Saïdani, condamné à de la prison ferme pour avoir critiqué sévèrement le président de la République.
Dans un élan d’hypocrisie sans pareil, la populiste Fatma Mseddi dénonce une diversion face aux vrais dossiers.
Mais qui fait la diversion, madame la députée ? Ceux qui s’indignent… ou votre président qui festoie aux frais du contribuable ?
Une idée dépassée
Les dîners d’équipe, sortes de team building à l’ancienne, sont fréquents dans les entreprises privées. Les administrations publiques, elles, s’en abstiennent généralement depuis des décennies pour éviter toute polémique liée à la dilapidation de l’argent public.
L’idée de Brahim Bouderbala est donc à la fois désuète et vaine.
Les membres d’un parlement ne sont pas censés cultiver un esprit d’équipe comme dans une entreprise privée. Ils représentent des visions politiques différentes et sont précisément là pour débattre, s’opposer et contrôler l’action publique. Si les parlementaires s’entendaient tous parfaitement, ce ne serait plus un parlement mais un cartel.
Dans certains pays démocratiques, notamment les pays scandinaves, un tel dîner provoquerait un scandale politique et pousserait l’initiateur de l’idée à la démission immédiate. Les gouvernants ne gèrent pas l’argent public comme ils l’entendent et encore moins à leur propre profit, serait-ce un simple dîner.
Une indécence dans un pays en crise
Le montant global de 24 mille dinars peut paraître dérisoire pour une institution publique. Mais la symbolique, elle, est lourde.
Dans un pays où une grande partie de la population peine à boucler la fin du mois, un dîner à 140 dinars par personne représente près du tiers d’un SMIG.
Un tel repas serait compréhensible s’il était destiné à des invités étrangers prestigieux, à des actions caritatives ou à des rencontres diplomatiques. Mais il devient difficilement justifiable lorsqu’il est réservé à l’entre-soi parlementaire.
Le timing, lui, est encore pire. Comment les députés peuvent-ils dîner dans un cadre luxueux alors que leur collègue Ahmed Saïdani mène une grève de la faim derrière les barreaux ? Moralement, c’est indécent.
Un message politique
L’image qui se dégage de tout cela ? Celle d’un président du parlement qui pense d’abord à la walima, au festin. Celle d’un homme persuadé que ses députés sont aussi affamés et cupides que lui.
Qu’est-ce qui a donc poussé Brahim Bouderbala à organiser ce dîner et à se tirer une balle dans le pied ?
Selon Bilel Mechri, ce dîner serait destiné à faire passer un message politique : « si vous souhaitez bénéficier du luxe et de l’aisance, mangez, profitez et gardez le silence. Mais si vous choisissez la voie de la vérité et la défense du peuple et de l’intérêt national, vous serez humiliés et la porte de la prison vous sera ouverte ».
L’analyse tient debout, mais elle ne reflète qu’une partie de la vérité.
Une ambition bien calculée
Brahim Bouderbala ne cherche pas seulement à amadouer ses députés. Il cherche aussi à se positionner.
Ces derniers mois, notamment durant l’été et les vacances parlementaires, il a sillonné le pays et multiplié les apparitions publiques soigneusement médiatisées sur ses réseaux sociaux.
Un jour, se dit-il peut-être, Kaïs Saïed va partir.
Constitutionnellement, en cas de vacance soudaine du pouvoir, c’est le président de la Cour constitutionnelle qui succède au chef de l’État. Or cette cour n’existe toujours pas. Certains pourraient alors se tourner vers les représentants du peuple pour désigner un successeur.
Et qui serait mieux placé que le président du parlement ?
Les délices du pouvoir
Brahim Bouderbala ne pense ni au pays ni au budget ni aux députés. Il ne pense qu’à sa pomme. Et sa pomme, aujourd’hui, se voit déjà à Carthage.
Quand il était bâtonnier, Brahim Bouderbala n’a jamais véritablement pris la défense de ses pairs avocats, ni celle de la justice, ni celle du Conseil supérieur de la magistrature dissous durant son mandat. Il s’est surtout appliqué à ne jamais contrarier Kaïs Saïed et à l’appuyer chaque fois qu’il en avait besoin.
Cette loyauté lui a valu d’être catapulté à la présidence du parlement.
Aujourd’hui, après avoir goûté aux délices du pouvoir, il pense déjà à l’étape suivante. À l’après-Saïed.
Il sait qu’il aura besoin des voix des représentants du peuple pour espérer rejoindre un jour le palais de Carthage. Il fait donc tout pour s’assurer leurs faveurs.
Des voyages par-ci — et ils ont été nombreux ces derniers temps avec de jolis per diem — et un dîner copieux par-là.
Il y a ceux qu’on achète, ou qu’on croit acheter, avec un sandwich et un coca, selon la célèbre formule du cinéaste Férid Boughedir à propos des journalistes. Et il y a ceux qu’on croit pouvoir acheter avec un dîner au Mövenpick.
Une faute politique
J’observe les moindres faits et gestes de Kaïs Saïed depuis des années. Une chose est certaine : ce dîner du Mövenpick pourrait bien signer l’arrêt de mort politique de Brahim Bouderbala.
Kaïs Saïed, l’austère qui répète vouloir protéger chaque dinar du peuple, ne laissera probablement pas passer sans réagir un tel étalage de luxe.
Dans la Tunisie austère que le chef de l’État prétend incarner, un dîner à 140 dinars peut coûter bien plus cher qu’il n’y paraît. Parfois, un simple repas suffit à révéler l’appétit réel du pouvoir.











4 commentaires
Hannibal
Ainsi va la Tunisie… Beaucoup ambitionnent de devenir calife à la place du calife. Ils constatent que sans vision, sans charisme, sans programme solide, on peut devenir calife. Il suffit d’avoir une bonne machine de bidonnage et des opportunistes.
Quant au dîner, il est vrai que de vrais députés appartenant à différents camps ne sont pas censés festoyer ensemble, en tous cas pas en public. Sont-ils vrais, je vous laisse répondre.
Si j’étais je directeur de l’hôtel, j’aurais demandé à Bouderbouka d’annuler le dîner pour des raisons évidentes de sécurité.
Pour se rattraper, il pourra organiser un festin à des défavorisés et à leurs familles.
zaghouan2040
L’article particulièrement habile (et motivé ?) de Mr Bahloul est obligé d’occulter un fait fondamental : la perspective de l’après Saed
Je suppose que Mr Bahloul sait parfaitement que Mr Bouderbala n’est pas le seul a y penser
Peut être d’ailleurs que Bouderbala a une idée disons plus précise et détaillée de la fragilité du pouvoir actuel, que le commun des sujets-citoyens
Et que cette fragilité est telle qu’il peut envisager de se positionner des maintenant
En cas de vacance soudaine du pouvoir….
HatemC
La polémique autour du dîner DE CONS de Brahim Bouderbala s’inscrit dans une longue tradition de « scandales de la table » ou de frais de bouche qui ont marqué l’histoire politique, tant en Tunisie qu’à l’international.
Ces affaires ne sont jamais de simples questions de comptabilité …. elles sont des marqueurs de déconnexion.
Cet article utilise le dîner au Mövenpick et dépeint un Parlement qui, au lieu d’être un lieu de débat et de contrôle, devient un « cartel » cherchant à préserver ses privilèges au milieu d’un champ de ruines économique…
Dans les systèmes très présidentialisés, beaucoup de critiques ne sont pas destinées au public, mais au chef du pouvoir lui-même.
En attaquant frontalement Brahim Bouderbala, l’article transmet implicitement un message :
« Cet homme devient politiquement dangereux ».
Il ne critique pas seulement une décision politique (le dîner).
Il construit un portrait psychologique négatif de Bouderbala.
Le texte insiste sur :
– l’ambition personnelle
– l’opportunisme
– la recherche de privilèges
– la flatterie du pouvoir
En communication politique, cela s’appelle une stratégie de disqualification morale.
Le lecteur doit conclure lui-même :
Cet homme n’est pas digne de diriger le pays.
J’affirme que Brahim Bouderbala ne doit pas apparaître comme une figure politique crédible pour l’avenir…. Surtout pas … La Tunisie mérite mieux Beaucoup Mieux … HC
Fares
Les ambitions de Monsieur Brahim
Les ambitions de Bouderbala étaient claires depuis son accession au perchoir grâce au vote de ses voisins, amis et famille. Le perchoir n’est qu’une étape transitoire vers la destination ultime: Carthage.
Le Bouderbala a multiplié les inaugurations dans les derniers mois sans oublier son apparence à la manifestation du fracassé. Il me rappelle un peu Ben Ali quand il complotait à renverser Bourguiba. Ks n’y pourra rien, il ne pourra jamais le destituer ni le mettre en prison, Brahim est trop malin pour se faire prendre bêtement.