Le baril dépasse les cent dollars, creusant un trou de plus de six milliards de dinars dans les finances publiques. Face à ce choc, largement documenté par les économistes et les institutions, une hausse des prix à la pompe devient de plus en plus probable. Pourtant, ni le gouvernement, ni la Banque centrale, ni le président de la République ne prennent la parole.
La loi de finances 2026 a été bâtie sur une hypothèse de 63,3 dollars le baril. Une hypothèse aujourd’hui totalement dépassée.
Depuis plusieurs jours, les prix évoluent au-delà de cent dollars, atteignant même 107 dollars. L’écart n’est pas marginal. Il est structurel.
Pour l’économiste Ridha Chkoundali, chaque dollar supplémentaire coûte environ 160 millions de dinars à la Tunisie. L’addition est rapide : près de quarante dollars d’écart, soit plus de 6,4 milliards de dinars de surcoût.
Un montant équivalent à l’ensemble des dépenses de développement prévues par l’État. Autrement dit, ce n’est pas un ajustement budgétaire. C’est un basculement complet de l’équilibre financier.
Une hémorragie déjà en cours
Le choc n’est pas à venir. Il est déjà là. Les estimations évoquent un coût mensuel de près de 485 millions de dinars,selon les calculs de l’économiste et professeur à l’Université de Tunis, Moez Soussi. Chaque semaine alourdit la facture et rend l’équation budgétaire plus intenable.
Cette pression s’inscrit dans un contexte structurel défavorable : la Tunisie ne couvre qu’environ 27 % de ses besoins énergétiques. Le reste est importé, exposant directement le pays aux tensions internationales.
La guerre au Moyen-Orient n’a donc pas créé la vulnérabilité. Elle la révèle et l’accélère.
Des scénarios qui dépassent les dix milliards
Les économistes ne parlent plus d’un simple dérapage. L’économiste Aram Belhadj évoque un choc potentiellement plus grave que celui de 2022, lorsque la compensation énergétique avait dépassé les cinq milliards de dinars.
D’autres analyses avancent des scénarios allant de neuf à quatorze milliards de dinars en cas d’aggravation de la crise, notamment si les tensions autour du détroit d’Ormuz venaient à perturber durablement les flux énergétiques.
La trajectoire est claire : plus le baril reste élevé, plus le budget devient intenable.
L’IACE confirme une onde de choc systémique
L’Institut arabe des chefs d’entreprises parle explicitement d’un choc externe majeur.
Ses projections sont sans ambiguïté : avec un baril à cent dollars, les subventions énergétiques pourraient atteindre 10,85 milliards de dinars. À 120 dollars, elles dépasseraient les douze milliards.
Le mécanisme est connu : hausse des prix, explosion des subventions, creusement du déficit, tensions inflationnistes et ralentissement de la croissance.
Il ne s’agit plus d’un risque. Il s’agit d’une mécanique déjà enclenchée.
Un exécutif muet face à un choc annoncé
Alors que les alertes se multiplient, et pas qu’en Tunisie, l’exécutif, lui, ne dit rien.
Ni le gouvernement, ni la Banque centrale n’ont pris la parole pour expliquer la situation, détailler les risques ou esquisser des scénarios. Aucune projection officielle, aucune hypothèse de travail, aucune communication pédagogique.
Le contraste est d’autant plus frappant que les chiffres sont désormais connus, répétés et documentés dans les médias, notamment privés.
Au sommet de l’État, le silence est tout aussi marqué. Le président Kaïs Saïed continue d’intervenir régulièrement sur des sujets sociaux ou sanitaires, sans jamais aborder la question énergétique ou budgétaire. Lundi, il parle du social. Mercredi, de la santé. Mais sur la flambée du pétrole et ses conséquences directes sur les finances publiques, aucune déclaration du chef de l’État. Comme si le sujet pouvait être contourné afin que personne ne le dérange dans sa zone de confort.
Le Parlement commence, lui, à s’en saisir
C’est dans ce contexte de mutisme que la commission des finances de l’Assemblée a décidé de se pencher sur la question.
Lundi dernier, les députés ont évoqué l’impact des tensions internationales sur les finances publiques, demandé l’audition de la ministre des Finances et soulevé la possibilité d’une loi de finances complémentaire.
Le signal est clair : même au sein du pouvoir législatif, l’idée que le budget est déjà dépassé commence à s’imposer.
Mais cette prise de conscience contraste avec l’absence totale de réaction du côté de l’exécutif, qui reste, à ce stade, sans position officielle.
Ailleurs, les États anticipent et communiquent
Ce silence tranche avec ce qui se fait ailleurs dans le monde. Dans la plupart des pays, la flambée du pétrole est immédiatement traitée comme un sujet central : les autorités projettent, communiquent et exposent leurs scénarios. La majorité des médias font de l’impact du prix du pétrole un sujet central d’actualité.
En Égypte, par exemple, le gouvernement a pris des mesures immédiates : couvre-feu énergétique, fermeture anticipée des commerces, recours au télétravail. Des décisions lourdes, mais assumées.
En France, la Banque de France (équivalent de notre banque centrale) a construit trois scénarios, allant jusqu’à un baril à 145 dollars. Son gouverneur, François Villeroy de Galhau, a publiquement exclu toute récession, tout en détaillant les trajectoires possibles de croissance et d’inflation.
Dans tous les cas que nous avons observés, les autorités parlent, expliquent, anticipent.
En Tunisie, un mutisme total de l’exécutif
En Tunisie, rien de tel. Aucun scénario n’a été présenté, aucune hypothèse n’a été partagée, aucune explication n’a été donnée sur la manière dont l’État compte absorber un choc qui se chiffre déjà en milliards.
Ce silence est d’autant plus frappant qu’il intervient dans un contexte où les signaux d’alerte sont clairs et convergents. Les économistes, de Ridha Chkoundali à Aram Belhadj, multiplient les mises en garde, l’Institut arabe des chefs d’entreprises documente l’ampleur du choc et le Parlement lui-même commence à s’en saisir. Pourtant, du côté de l’exécutif, aucune parole officielle ne vient cadrer le débat, rassurer ou, à tout le moins, reconnaître la gravité de la situation.
Au sommet de l’État, le contraste est encore plus saisissant. Le président Kaïs Saïed continue d’occuper l’espace public sur des dossiers sociaux ou sanitaires, multipliant les réunions et les déclarations, sans jamais aborder la question énergétique ni ses conséquences budgétaires. Comme si ce sujet, pourtant central, pouvait être relégué au second plan, alors même qu’il conditionne l’ensemble des équilibres économiques du pays.
Dans ce contexte, le silence ne peut plus être interprété comme une simple attente ou une prudence institutionnelle. Il donne le sentiment d’un pouvoir qui choisit de ne pas voir, ou de ne pas dire, au moment même où la situation exigerait clarté, pédagogie et décisions.
Une hausse des prix devenue inévitable
À ce stade, il ne s’agit plus d’un manque d’informations ni d’un défaut d’analyse. Les chiffres sont connus, les scénarios sont établis et les pistes de réponse sont identifiées. Ajustement des dépenses, loi de finances rectificative, rationalisation des subventions : ces options sont discutées par les économistes, documentées par les institutions et désormais évoquées jusque dans l’enceinte du Parlement.
Mais derrière ces termes techniques, la réalité est plus simple, et surtout plus concrète. Si les prix du Brent se maintiennent à ces niveaux, l’État n’aura d’autre choix que de revoir les prix à la pompe. La question n’est plus de savoir si cette hausse aura lieu, mais quand elle interviendra, et dans quelles proportions.
Car continuer à subventionner des prix déconnectés du marché international a un coût immédiat. Chaque dinar absorbé pour contenir les prix des carburants est un dinar supplémentaire qui creuse le déficit. À mesure que le baril s’installe au-dessus des cent dollars, l’arbitrage devient de plus en plus difficile : protéger le pouvoir d’achat ou préserver l’équilibre des finances publiques.
La mesure sera impopulaire, elle le sera nécessairement. Mais elle est déjà inscrite dans l’équation budgétaire actuelle.
Un silence qui devient un choix
C’est précisément pour cela que le silence actuel interroge autant. Non pas parce que la situation serait floue, mais au contraire parce qu’elle est désormais parfaitement lisible. Plus les jours passent, plus les chiffres se confirment, plus les scénarios s’alourdissent, et plus l’absence de prise de parole donne le sentiment d’un pouvoir qui repousse une échéance qu’il sait pourtant inévitable.
Le baril dépasse les cent dollars. Le coût dépasse les six milliards. Les projections dépassent déjà les dix milliards. Dans ce contexte, continuer à ne rien dire revient à laisser s’installer l’idée que le problème peut être différé, alors même qu’il s’impose avec une évidence de plus en plus brutale.
Ailleurs, les gouvernements expliquent, préparent et assument, quitte à annoncer des mesures difficiles. En Tunisie, ceux qui gouvernent restent silencieux.
Et à mesure que la facture s’alourdit, ce silence cesse d’être une posture. Il devient un choix politique : celui de ne pas préparer l’opinion à une décision pourtant inévitable, et de détourner le regard au moment même où la réalité impose de l’affronter.
Maya Bouallégui















