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BCT : la même erreur, huit ans plus tard

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

Présentée comme une mesure technique visant à préserver les réserves en devises, la nouvelle circulaire de la Banque centrale introduit en réalité une sélection implicite entre importateurs, favorisant les plus puissants au détriment des autres. Derrière le discours prudentiel, c’est une politique déjà expérimentée en 2017 — et abandonnée faute de résultats — qui refait surface, sans objectifs clairs ni véritable effort de transparence.

Diffusée à la veille du week-end, la circulaire n°2026-04 de la Banque centrale a immédiatement suscité une vague de réactions. Le texte, en apparence technique, impose désormais aux importateurs de produits dits « non prioritaires » de financer leurs opérations à 100 % sur leurs ressources propres. Autrement dit : plus de crédit bancaire, plus d’avances, plus de garanties.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture rapide, la mesure ne constitue pas une interdiction d’importer. Elle opère un tri plus subtil – et plus radical : elle détermine qui peut importer et qui ne le peut pas.

Car dans les faits, seuls les acteurs disposant de liquidités suffisantes peuvent continuer à opérer normalement. Les autres, dépendants du financement bancaire, se retrouvent de facto exclus.


Une économie à deux vitesses : les grands passent, les petits s’arrêtent

C’est là que réside le cœur du problème. En substituant le crédit par la liquidité comme condition d’accès au marché, la Banque centrale ne régule pas l’importation, elle la sélectionne.

Les grandes enseignes, les groupes intégrés et les acteurs disposant de trésoreries importantes pourront absorber la contrainte sans difficulté. À l’inverse, les PME, les nouveaux entrants et les importateurs indépendants – autrement dit l’essentiel du tissu économique dynamique – sont mécaniquement écartés.

L’analyse de l’ONG Alert le résume clairement : « ce type de dispositif ne réduit pas les importations, il en redéfinit les bénéficiaires ». Résultat attendu : moins de concurrence, plus de concentration et un renforcement des positions dominantes déjà établies.

Des justifications fragiles et peu cohérentes

Pour justifier sa décision, la Banque centrale invoque la nécessité de préserver les réserves en devises, estimées à 106 jours d’importation à la date du 27 mars.

Ce chiffre est, par définition, rassurant. Il est même généralement présenté comme un seuil de confort. Mais au-delà de la lecture brute, une question essentielle demeure : pourquoi, dans ce cas, adopter des mesures aussi restrictives ?

Plus encore, si la problématique est réellement celle des devises, comme le soutient la BCT, pourquoi donc autoriser les importations financées sur fonds propres ? Le dollar ou l’euro utilisé reste le même, qu’il provienne d’un crédit bancaire ou d’une trésorerie privée. La logique économique de la mesure interroge donc profondément.

La référence à la guerre au Moyen-Orient renforce cette impression d’incohérence. Car ni la Banque centrale ni le gouvernement n’ont, à ce jour, présenté d’analyse claire sur les conséquences économiques de cette crise. Là où d’autres pays ont opté pour des ajustements transparents – notamment sur les prix des carburants – la Tunisie a choisi le silence.

Le piège du « non essentiel »

Autre zone d’ombre majeure : la définition même des produits « non prioritaires ».

La liste publiée inclut pêle-mêle des voitures, des réfrigérateurs, des produits cosmétiques, du dentifrice, du papier ou encore des denrées alimentaires. Une catégorisation qui interroge, tant elle mélange produits de luxe et biens du quotidien.

Qui décide de ce qui est essentiel ? Pour la Banque centrale, une voiture peut ne pas l’être. Pourtant, le vieillissement du parc automobile pose un enjeu réel de sécurité routière, sans parler des milliers d’emplois liés à ce secteur.

De même, considérer les produits d’hygiène comme secondaires relève d’une vision déconnectée des attentes des consommateurs. D’autant que de nombreuses applications spécialisées, comme Inci Beauty ou Yuka, pointent régulièrement la qualité insuffisante de plusieurs produits locaux.

Limiter l’accès aux produits importés revient, concrètement, à pousser les consommateurs vers des alternatives locales qui ne sont pas toujours à la hauteur, faute de choix réel ou de qualité équivalente

Une mesure qui risque de produire l’effet inverse

Au-delà des consommateurs, l’impact économique pourrait être plus profond encore. Comme le souligne Alert, de nombreux produits visés ne sont pas des biens de consommation finale, mais des intrants industriels ou des produits semi-finis.

Restreindre leur importation ne protège pas la production nationale. Cela la freine. Et, par extension, cela freine également les exportations.

À cela s’ajoute un risque classique : raréfaction de l’offre, hausse des prix et développement du marché parallèle. Autant d’effets déjà observés dans des contextes similaires. La circulaire de la BCT ouvre donc la grande porte à la contrebande au détriment du marché organisé.

Un problème ailleurs que là où on regarde

Certains analystes soulignent par ailleurs que la difficulté actuelle ne réside pas uniquement dans le niveau des réserves en devises, mais aussi dans les tensions sur la liquidité en dinars et dans l’allocation du crédit.

Dans un contexte où l’État mobilise massivement les ressources bancaires pour financer son déficit, le crédit disponible pour l’économie réelle se réduit. La circulaire pourrait ainsi s’inscrire dans une logique plus large de redirection des financements, au détriment des opérateurs privés.

2017 : une erreur déjà faite… et abandonnée

Ce qu’il y a à relever, par ailleurs, est que la Banque centrale a déjà expérimenté une mesure similaire en 2017, sous le gouverneur feu Chedly Ayari. À l’époque, les résultats étaient loin des objectifs affichés : perturbations du marché, tensions sur les prix et inefficacité globale du dispositif, avec en prime un effet bien connu en Tunisie, celui de voir le commerce parallèle reprendre des couleurs à mesure que les circuits formels se retrouvaient contraints.

Son successeur, Marouane Abassi, avait fini par abandonner cette approche.

Huit ans plus tard, la même logique réapparaît. Comme si la BCT avait oublié les enseignements récents de sa propre expérience.

Répéter, encore et toujours

En réalité, cette circulaire ne règle rien. Elle déplace le problème et introduit une distorsion évidente au profit des acteurs les plus solides, ceux qui disposent déjà des moyens financiers pour contourner la contrainte, tout en écartant progressivement les autres du marché.

Elle s’appuie sur des justifications peu lisibles et, surtout, insuffisamment expliquées. Car au-delà des chiffres avancés, ni la Banque centrale ni le gouvernement n’ont pris la peine d’éclairer l’opinion sur la réalité des risques invoqués, ni sur les conséquences concrètes de leurs choix. Dans un sujet aussi sensible, l’absence de transparence finit par nourrir davantage de doutes que de confiance.

Plus troublant encore, la mesure est annoncée sans que l’on sache réellement ce qu’elle est censée produire. Aucun objectif chiffré, aucun horizon, aucun indicateur de réussite. Combien d’importations en moins ? Quel impact attendu sur les réserves ? Pendant combien de temps ? Sur ces questions essentielles, le silence est total.

Le plus troublant reste ailleurs. Cette politique a déjà été tentée. Elle a déjà montré ses limites. Elle a été abandonnée. Et pourtant, elle revient, presque à l’identique.

Ce n’est donc ni une expérimentation, ni un ajustement. C’est une répétition.

Avec les mêmes ressorts, et très probablement les mêmes effets.

Maya Bouallégui

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Commentaire

  1. zaghouan2040

    Répondre
    30 mars 2026 | 15h56

    Cette décision de la BCT montre une énième fois que les lobbies tant dénoncés par Kaes Saed so t toujours aussi actifs et puissants, pesant de manière encore déterminante sur les flux de création de richesses
    Comme le signale l’article cette mesure est tout simplement le retour aux bons vieux mécanismes de verrouillage de l’accès a certains marchés pour les PMEs, au profit des grandes entreprises déjà solidement ancrées dans les secteurs concernés
    Bis repetitat donc
    Cela signifie une énième fois que malgré cette « hyper présidence » les véritables décideurs dans ce pays ne sont pas ceux que l’on croit

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