Épisode 1 — Facturation électronique : mode d’emploi disponible sur Facebook
L’autre jour, un commerçant a voulu faire quelque chose de très banal : travailler.
Il a vendu.
Il a livré.
Il a encaissé.
Et puis il a voulu faire une facture.
C’est là que les choses se sont compliquées.
Parce qu’en Tunisie, aujourd’hui, produire n’est plus le problème. Vendre non plus. Le vrai défi, c’est de réussir à émettre une facture électronique.
Une facture qui doit passer par une plateforme.
Une plateforme qui doit fonctionner.
Un système qui doit être prêt.
Et qui, accessoirement, ne l’est pas vraiment.
Alors notre commerçant fait ce que tout le monde fait : il appelle son comptable.
Le comptable appelle un collègue.
Le collègue consulte un groupe Facebook.
Et sur ce groupe Facebook, quelqu’un explique que ça marche… parfois… sauf quand ça ne marche pas.
Entre-temps, la loi, elle, est très claire.
Il faut facturer électroniquement.
Sinon, vous êtes en infraction.
Donc résumons.
Si vous ne facturez pas, vous êtes en infraction.
Si vous essayez de facturer et que ça ne marche pas, vous êtes en infraction.
Si vous attendez que le système fonctionne, vous ne travaillez pas.
Et si vous travaillez sans facturer correctement, vous êtes doublement en infraction.
C’est une mécanique remarquable.
Au Parlement, on a bien vu que ça coinçait. Depuis janvier, on propose, on hésite, on ajuste, on corrige, on reporte… sans jamais vraiment décider. Une réforme maintenue, une application décalée, une obligation floue : le législateur lui-même semble chercher le mode d’emploi de sa propre loi.
Mais le vrai problème est ailleurs.
Car ce genre de situation n’est jamais un accident. C’est le résultat d’une méthode : décider seul, sans débat public, sans discussion avec ceux qui vont appliquer la réforme, puis découvrir, trop tard, que le terrain ne suit pas.
Alors on corrige.
On ajuste.
On improvise.
Mais la loi, elle, reste.
Et avec elle, l’obligation.
Pendant ce temps, les entreprises s’organisent. Elles bricolent. Elles testent. Elles s’entraident.
L’État, lui, explique que c’est une transition.
Et c’est vrai.
En Tunisie, on ne vous empêche pas de travailler.
On vous demande simplement de le faire dans des conditions où cela devient impossible.
Épisode 2 — La BCT et le bouton “répéter”
Il y a des institutions qui innovent.
D’autres qui réfléchissent.
Et puis il y a celles qui se souviennent.
Et enfin… il y a la BCT.
La Banque centrale de Tunisie a une particularité fascinante : elle a décidé de revisiter le passé. Non pas pour en tirer des leçons, mais pour le reproduire.
Huit ans plus tard, elle reprend exactement la même mesure. La même logique. Le même raisonnement. Comme si rien ne s’était passé entre-temps.
Pourtant, on sait.
On sait que ça n’a pas marché.
On sait que ça a perturbé le marché.
On sait que ça a créé des tensions.
On sait que ça a renforcé le commerce parallèle.
Mais manifestement, savoir ne suffit pas.
Alors on recommence.
On restreint.
On bloque.
On complique.
Et ensuite, on ajuste.
On invente des exceptions.
On autorise, ici et là, à continuer… mais autrement.
Par exemple, importer sans crédit.
En cash.
Immédiatement.
C’est une idée.
On bloque le financement… et on demande ensuite aux acteurs de se financer seuls.
C’est une forme d’indépendance économique.
Très exigeante.
Car dans ce modèle, seuls ceux qui ont déjà de l’argent peuvent continuer à travailler.
Les autres découvrent les vertus de l’attente.
Ou de la disparition.
Mais cette fois, ce sera différent.
Enfin, normalement.
Car le problème n’est pas l’erreur.
Tout le monde se trompe.
Le problème, c’est la répétition de l’erreur… avec assurance.
Comme si l’échec précédent n’était pas un avertissement, mais un brouillon.
Comme si l’expérience n’était pas un apprentissage, mais une étape facultative.
Dans cette nouvelle version, les effets sont déjà connus d’avance.
Les grands s’adapteront.
Les petits seront écartés.
Le marché se concentrera.
Et le parallèle prospérera.
Au fond, la BCT ne fait rien d’extraordinaire.
Elle applique une méthode très simple.
Quand une erreur ne marche pas, on la répète.
Avec un peu plus de conviction.
Et beaucoup moins de mémoire.
Épisode 3 — Le jour où la CPG n’a plus payé
Il y a des informations qui passent presque inaperçues.
Et d’autres qui devraient faire trembler tout le pays.
La CPG n’a pas payé ses salariés.
Une entreprise publique.
Un monopole.
Une richesse nationale.
Et pas n’importe laquelle : le phosphate.
Pendant des décennies, c’était l’inverse.
La CPG ne demandait pas de l’argent.
Elle en donnait.
Elle alimentait le budget de l’État.
Elle faisait vivre des régions entières.
Elle finançait, indirectement, une partie du pays.
Aujourd’hui, elle n’arrive plus à payer ses employés.
Ce n’est pas un simple incident.
C’est un signal.
Un signal que quelque chose, quelque part, s’est cassé.
Car la CPG n’est pas une entreprise comme les autres.
C’est, en théorie, l’une des plus solides.
Un monopole sur une ressource stratégique.
Une machine à cash… du moins sur le papier.
Et pourtant, elle cale.
Pendant ce temps, les distributeurs continuent de donner des billets flambant neufs.
L’État continue de s’endetter.
Pendant ce temps, les distributeurs continuent de donner des billets flambant neufs.
L’État continue de s’endetter.
Et les bons du Trésor, eux, s’accumulent. Leur encours a désormais dépassé les 34 milliards de dinars, en hausse continue, signe d’un État qui finance son fonctionnement en repoussant ses échéances dans le temps, en transformant des tensions immédiates en dettes durables.
Autrement dit, l’argent existe.
Mais il est emprunté.
Et surtout, il est de plus en plus projeté dans le futur.
C’est là que la question devient dérangeante.
Si la CPG — avec ses ressources, son monopole, son histoire — n’arrive plus à payer ses salariés… qui peut encore le faire durablement ?
Aujourd’hui, c’est une entreprise publique.
Demain, ce sera peut-être une autre.
Puis une autre.
Jusqu’au jour où la question ne sera plus sectorielle.
Mais générale.
Car un État peut gérer des déficits.
Il peut repousser des échéances.
Il peut emprunter, ajuster, temporiser.
Mais il y a une ligne qu’il ne peut pas franchir sans tout faire basculer : celle des salaires.
Le jour où un système n’arrive plus à payer ceux qui travaillent pour lui, ce n’est plus une crise de gestion.
C’est une crise de modèle.
Et ce jour-là, on ne parle plus d’idéologie, ni de réforme, ni de transition.
On parle de réalité.
Et la réalité, elle, ne se reporte pas.










