Par Sadok Rouai
Le 14 avril prochain marquera un anniversaire discret mais hautement symbolique : 68 ans se seront écoulés depuis l’adhésion de la Tunisie au Fonds monétaire international (FMI) en 1958. Cet événement consacrait alors l’entrée du jeune État indépendant dans l’architecture financière internationale issue de Bretton Woods, ouvrant la voie à une coopération technique et financière déterminante.
Aujourd’hui, cette relation historique apparaît profondément altérée. Depuis 2022, la Tunisie a de facto gelé ses relations avec le Fonds, dans un contexte marqué par des hésitations politiques quant à la nécessité même des réformes structurelles. Cette situation tranche nettement avec des décennies de coopération continue.
Dans ce contexte, une dépêche de l’agence Tunis Afrique Presse (TAP) en date du 5 avril a annoncé le déplacement du gouverneur de la BCT et du ministre de l’Économie et de la Planification à Washington, à l’occasion des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale. Cette dépêche appelle plusieurs observations.
Des réunions de printemps entourées d’ambiguïtés
Premièrement, il y est indiqué que la participation du gouverneur « s’inscrit dans le cadre des fonctions du gouverneur, membre du Conseil des gouverneurs du FMI » et que le ministre « participera aux travaux du Conseil des gouverneurs de la Banque mondiale en tant que représentant de la Tunisie ». Dans les deux cas, ces références sont trompeuses. Il n’y a pas de réunion des Conseils des gouverneurs durant les réunions de printemps. Comme dans toute institution, ces Conseils ne se réunissent qu’une fois par an, lors des Assemblées annuelles d’automne.
Les réunions de printemps constituent, quant à elles, des rencontres de niveau intermédiaire, sans session formelle des Conseils. Elles donnent toutefois lieu à la tenue d’instances consultatives, notamment le Comité monétaire et financier international (CMFI) et le Comité du développement, auxquels participent certains gouverneurs ou leurs représentants. La Tunisie, pour sa part, n’est membre d’aucun de ces deux comités.
Deuxièmement, la dépêche indique que le gouverneur « devrait tenir des entretiens avec la directrice générale du FMI ». En soi, cette information est notable et mérite d’être saluée, car elle suggère une seule hypothèse plausible : celle d’une reprise des relations entre la Tunisie et le Fonds.
En effet, dans la pratique du FMI, la Directrice générale n’engage généralement des réunions bilatérales avec les autorités d’un pays dont les relations avec l’institution ne sont pas pleinement normalisées que lorsqu’existent des signaux suffisamment clairs et crédibles indiquant une volonté réelle de réengagement et de retour à un cadre de coopération ordinaire avec l’institution.Or, à ce jour, aucun signal clair en ce sens n’a été émis par les plus hautes autorités de l’État, en particulier par le président de la République.
À cet égard, il convient de rappeler que, depuis le gel des relations, aucune rencontre officielle n’a eu lieu entre les autorités tunisiennes et les services ou la direction générale du FMI, que ce soit lors des réunions de printemps ou des Assemblées annuelles.
Une possible reprise du dialogue sous conditions
Enfin, la BCT a récemment publié une circulaire instaurant des restrictions sur le financement des importations dites « non essentielles », confirmant un durcissement de la gestion des réserves en devises. Cette mesure illustre les tensions croissantes sur les équilibres extérieurs et le recours à des instruments administratifs pour contenir les dépenses.
Par expérience, je sais que les délégations tunisiennes sont généralement très attentives à la maîtrise des dépenses. Toutefois, une question de cohérence morale se pose. La BCT, qui appelle à restreindre les importations non essentielles afin de préserver les équilibres extérieurs, se doit d’appliquer cette exigence à elle-même. Dans un contexte de contraintes financières accrues, la rationalisation des dépenses publiques — y compris celles liées aux déplacements internationaux non essentiels — devient un impératif. Limiter les missions non indispensables constituerait non seulement un signal de discipline, mais également un exemple attendu d’une institution au cœur de la régulation économique.
Cela étant, je peux me tromper : il est possible qu’en définitive le gouverneur ait bien une réunion avec la directrice générale du FMI et qu’une annonce soit faite concernant la reprise des consultations annuelles au titre de l’article IV, après quatre années d’interruption. Une telle évolution constituerait une excellente nouvelle et rendrait un grand service à la Tunisie, surtout à un moment où l’économie est soumise au choc de la guerre au Moyen-Orient. Cela démontre que les autorités ont conscience des risques et reconnaissent les limites des mesures administratives, et qu’elles envisagent de s’engager sur un programme de réformes qui pourrait bénéficier du soutien de la communauté financière internationale et mettre fin à l’isolement financier.
Dans cette perspective, et dans l’espoir d’un tel scénario, on attendra avec intérêt la publication par la TAP d’une dépêche allant dans ce sens.
BIO EXPRESS
Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











4 commentaires
Salah tataouine
Je n’avais pas lu sa « bio » en commentant… mais après lecture, une suite s’impose.
Découvrir que l’auteur est un ancien haut cadre de la BCT et un ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI change radicalement la lecture de son texte. Ce que j’avais pris pour des « oublis » devient en réalité une série de silences professionnels parfaitement cohérents avec son parcours.
Il n’oublie pas la dette accumulée depuis 2011 – il l’évite soigneusement parce qu’il en est, de près ou de loin, un des artisans. Il n’ignore pas l’asymétrie euro/dollar – il sait très bien que le FMI prête en DTS et impose le dollar comme étalon, mais dénoncer ce mécanisme reviendrait à critiquer sa propre maison. Son espoir d’un retour au FMI n’est pas une analyse objective : c’est la nostalgie d’un ancien initié pour le système qui l’a fait vivre.
Dès lors, son texte n’est plus un simple commentaire technique. C’est un plaidoyer institutionnel déguisé, écrit par quelqu’un qui croit sincèrement que ce qui a étranglé la Tunisie peut encore la sauver. Or, les chiffres parlent autrement : 44 milliards de dollars de dette, 85 % du PIB, une dépendance mortelle au dollar. Non, retourner au FMI dans les mêmes conditions ne réglera rien.
Mettons les pieds dans le plat : la patrie mérite qu’on débatte à visage découvert, sans conflit d’intérêts masqué par une plume savante. La Tunisie éternelle ne rebrillera pas en reprenant les recettes qui l’ont menée au gouffre. Elle rebrillera par sa lucidité, sa souveraineté monétaire et la renégociation courageuse de ses dettes.
Signé : Salah, le « sans bac du désert » (râleur anti-dette), présent sur BN depuis 2011 malgré la censure. et mes amitiées aux anciens sur ce site et paix aux ames de ceux qui nous ont quitté !!
Salah tataouine
votre texte, malgré sa rigueur institutionnelle, souffre d’un angle mort majeur : il traite le gel des relations avec le FMI comme un blocage politique sans interroger la trajectoire de la dette tunisienne depuis 2011 ni la structure asymétrique des devises qui fragilise l’économie. Or, c’est précisément cette dette – qui atteint aujourd’hui environ 44 milliards de dollars (135 milliards de dinars), soit un ratio dette/PIB de 85 % (contre 40 % en 2010) – et cette dépendance au dollar pour les importations et le service de la dette qui rendent le pays vulnérable, bien plus que les seules « hésitations politiques ». Les réserves de change couvrent certes 101 jours d’importation, mais les notations (B- chez Fitch, Caa1 chez Moody’s) rappellent que cette stabilité est technique, précaire, et que l’absence de programme FMI pèse sur la crédibilité financière. Dès lors, le vrai débat n’est pas de savoir s’il faut reprendre le dialogue, mais à quelles conditions structurelles : renégociation de la devise de la dette, rééquilibrage des échanges, ou refonte des règles d’accès aux financements internationaux. En l’état, l’auteur espère un retour à la normale. Les chiffres, eux, montrent que cette « normale » d’avant 2011 a précisément conduit à l’endettement massif. Le débat mérite d’être déplacé…
Ce qui nous a étranglés ne peut nous sauver. Mettons les pieds dans le plat : la patrie mérite bien ça, et la Tunisie éternelle doit rebriller !
Gg
Bonjour Salah,
Vous êtes vous même une belle plume, et une intelligence fine…
Amicalement
Gg
Salah tataouine
Merci, cher Gg.
Mais mes larmes coulent toujours depuis le maudit printemps kharab. Je reviens de temps en temps pour « piquer » (rappel), même en ce week-end de canicule.
Je dois tout à ce pays qui m’avait appris à lire et à écrire au « fond fond du désert ». Rendre un peu, pour exprimer ma gratitude envers ma patrie.
PS : Et tant qu’à faire, je voudrais flinguer encore une fois le printemps arabe (c etait ma bataille aussi) hhh