Épisode 1 – Le Mutanabbi imaginaire
Je dois faire un aveu embarrassant. Depuis quelques jours, je doute de moi. Sérieusement.
Moi qui me croyais lectrice assidue d’Abu al-Tayyib al-Mutanabbi, moi qui ai passé des années à picorer son Diwan, à relire ses panégyriques et ses vers d’orgueil presque insolent, voilà que je découvre qu’un passage essentiel m’aurait échappé.
Un passage suffisamment marquant pour être cité, ce 6 avril, au mausolée de Habib Bourguiba, par le président Kaïs Saïed lui-même. Et là, je cale.
J’ai pourtant rouvert mon Diwan, repris les grandes pièces composées à la cour de Sayf al-Dawla, celles où al-Mutanabbi donne toute la mesure de son ambition, relu ces panégyriques devenus des classiques, puis basculé vers les textes égyptiens, ceux écrits pour (et surtout contre) Kafour, où la louange vire à la satire.
J’ai revisité ces vers sur le courage, le destin, la grandeur, ces thèmes qui traversent toute son œuvre. J’ai même poussé jusqu’aux éditions annotées, aux variantes, aux commentaires qui dissèquent ses images et ses antithèses.
Et malgré cela, rien. Nada. Pas la moindre trace de ce : « كما قال المتنبي كيف تبني ويعد أن تبني هناك من يحطم ».
Alors je m’interroge. Existe-t-il une édition que je n’aurais pas ? Un manuscrit discret, qui aurait échappé aux compilations classiques ? Une version parallèle du Diwan, réservée à quelques initiés ?
Si c’est le cas, je serais sincèrement reconnaissante qu’on m’en indique la référence. Le recueil suffirait. La page, ce serait encore mieux.
Car à force d’entendre surgir des citations avec une telle assurance, on finit par se demander si certains textes ne naissent pas au moment même où on les prononce.
Un vers pour habiller un discours. Un auteur pour lui donner de la hauteur.
Mais je me trompe peut-être. Après tout, il est possible que je sois simplement passée à côté. Et que quelque part, entre deux vers authentiques, Abu al-Tayyib al-Mutanabbi ait écrit celui-là… juste avant qu’on ne le cite.
Épisode 2 – À la recherche du lobby perdu
Je dois faire un autre aveu. Après mes doutes en poésie, voilà que je commence à m’interroger sérieusement sur mes bases en économie.
Car en écoutant le discours du 6 avril, prononcé à Monastir, le président Kaïs Saïed a évoqué, une nouvelle fois, ces forces obscures (les fameux “lobbies”) accusées d’avoir voulu mettre la main sur des institutions publiques, dont le stade d’El Menzah.
Jusque-là, très bien. Mais c’est la suite qui m’a troublée.
Car j’avais naïvement compris que, dans le monde contemporain, les interactions entre secteur public et entreprises privées pouvaient prendre des formes variées : partenariats, concessions, financements, droits d’appellation… des mécanismes discutables, certes, mais largement utilisés. Manifestement, j’ai dû mal apprendre.
Parce que si l’on suit cette logique, il faudrait s’inquiéter pour une bonne partie de la planète.
Des stades qui s’appellent Allianz Arena, Emirates Stadium, ou encore Groupama Stadium. Des enceintes rebaptisées Spotify Camp Nou ou Mercedes-Benz Stadium. Et même des compétitions entières associées à des marques : la Ligue 1 McDonald’s en France, la Barclays Premier League en Angleterre, ou encore la Turkish Airlines EuroLeague en basketball.
Partout, le même phénomène : des entreprises visibles, assumées, intégrées dans le financement du sport et des infrastructures.
Mais peut-être que là encore, il existe une exception.
Une grille de lecture particulière, dans laquelle toute interaction avec le privé devient suspecte, non pas en raison de ses modalités, mais par principe.
Dans ce cas, je reconnais volontiers mon retard.
Et je serais curieuse de comprendre à partir de quel moment une entreprise cesse d’être un partenaire… pour devenir un “lobby”.
Car à force d’élargir ce mot jusqu’à lui faire tout contenir, il finit par ne plus rien expliquer. Ni les blocages. Ni les retards. Ni, surtout, l’absence d’alternatives.
Mais je me trompe peut-être.
Après tout, il est possible que certaines lectures de l’économie (y compris au sommet de l’État) m’échappent encore. Qu’il existe une théorie plus fine, plus savante, où les expériences accumulées ailleurs comptent moins que la cohérence d’une idéologie.
Dans ce cas, je reconnais volontiers mon ignorance.
Car pendant que d’autres s’appuient sur des modèles éprouvés, testés, ajustés au fil des années, nous avons peut-être fait le choix d’un chemin plus singulier, celui où l’idéologie précède l’expérience, et où l’on préfère dénoncer ce qui fonctionne ailleurs plutôt que d’en comprendre les mécanismes.
Le prix de cette singularité, lui, reste à mesurer.
Mais là encore, je me trompe peut-être.
Il existe, quelque part, une théorie économique plus élégante… où il suffit de dénoncer les lobbies pour résoudre les problèmes.
Épisode 3 – Le son de l’histoire
Je dois faire un nouvel aveu.
Après mes lacunes en poésie et mes doutes persistants en économie, voilà que je découvre que mes connaissances en nutrition publique sont, elles aussi, bien insuffisantes.
Car il paraît que l’État se soucie soudain de notre santé.
Le ministère du Commerce a donc décidé, dans un admirable élan de sollicitude diététique, de remplacer la baguette blanche par un pain plus riche en fibres et en son. Officiellement, c’est pour notre bien. Radios, télévisions et journaux relaient le message avec une belle unanimité : plus de fibres, meilleure digestion, meilleure santé.
J’avoue avoir été émue.
Moi qui croyais naïvement que cette réforme visait surtout à réduire le coût de la compensation (en augmentant le taux d’extraction de la farine pour produire davantage de pain avec la même quantité de blé) me voilà rassurée : il ne s’agit donc pas d’économie budgétaire pour la caisse de compensation, mais d’un amour sincère pour nos intestins.
Ce qui m’intrigue, cependant, c’est la cohérence de cette soudaine passion sanitaire.
Si l’État veille si jalousement sur notre équilibre nutritionnel, pourquoi laisse-t-il les pâtisseries industrielles déborder de sucre ? Pourquoi les sodas restent-ils saturés de glucose sans la moindre réforme héroïque ? Pourquoi le tabac chauffé et la cigarette électronique, pourtant moins nocifs que la cigarette classique, continuent-ils d’être surtaxés ? Et pourquoi tolère-t-on encore qu’on fume librement dans cafés et restaurants, en violation tranquille de la loi ? Pourquoi, malgré tout, le pain à la farine blanche va continuer à être vendu dans les boulangeries non conventionnelles mais à un prix plus élevé ?
Autre détail troublant : cette idée n’a rien de neuf.
En avril 1990, l’hebdomadaire tunisien El Bedil posait déjà cette question : « الخبز بالنخالة؟ »
Trente-cinq ans plus tard, la trouvaille nous revient donc, comme une innovation.
Le plus beau, sans doute, est ailleurs : jusqu’ici, le son servait surtout à nourrir les poulets. Le voilà promu aliment d’avenir pour citoyens subventionnés.
Mais je me trompe peut-être.
Après tout, il est possible que les grandes politiques publiques ressemblent à cela : reprendre les vieilles recettes qui n’ont pas marché, les rebaptiser réforme, et les servir chaudes en expliquant au peuple qu’elles sont excellentes pour sa santé.












5 commentaires
Mhammed Ben Hassine
[trace de ce : « كما قال المتنبي كيف تبني ويعد أن تبني هناك من يحطم ».
Ce n’est pas que vous n’avez pas de traces que ses paroles ont été dites par moitanabi
Mais pire que sa le style débile médiocre de cette phrase impossible de l’attribuer au géant de l’arabe moutanabi
Salah tataouine
Moi je ne connais Mutannabi que le jour de l aid ..au fond de mon desert
Vous avez raison sur un point minuscule et je vais vous l’accorder sans difficulté : non, cette phrase exacte « comment bâtir quand après avoir bâti il y a quelqu’un pour détruire » n’est pas un vers du Diwan classique d’Al-Mutanabbi.
Mais alors, permettez-moi de vous retourner la question : pourquoi votre « expertise » s’arrête-t-elle à cette constatation simpliste ? Vous parlez de manuscrits discrets, vous ironisez sur une édition parallèle réservée à des initiés. Très bien. Jouons ce jeu. Voulez-vous que nous vérifiions ensemble, vous et moi, la provenance de chaque citation politique utilisée par Bourguiba, par Ben Ali, par tous nos présidents depuis l’indépendance ? Allez-vous appliquer le même zèle à traquer la source exacte de leurs emprunts ? Ou votre rigueur n’est-elle soudainement devenue exigeante que lorsque le président actuel cite un poète ?
Vous avez écrit : « Et malgré cela, rien. Nada. Pas la moindre trace. » C’est faux. La trace existe. Elle n’est pas dans les compilations savantes, elle est dans les anthologies populaires et sur les réseaux sociaux où cette phrase circule massivement. Le président ne l’a pas inventée. Il l’a reprise, comme des centaines de Tunisiens avant lui, dans une version orale, simplifiée, popularisée. C’est une citation de l’usage, pas une citation savante. Mais pour vous, un président devrait parler comme un universitaire et vérifier chaque mot dans une édition critique ? Drôle de conception de la politique.
Vous cherchez un vers exact ? Je vais vous en donner un, qui porte exactement la même philosophie, celui que vous avez d’ailleurs cité vous-même dans votre article : « Tu veux atteindre les sommets à bon marché, mais il n’y a pas de miel sans les aiguilles des abeilles. » Traduction : construire sa valeur attire les piqûres. Bâtir, c’est accepter que d’autres viennent détruire. C’est le même sens, c’est la même âme. Alors pourquoi ce vers-là ne vous pose aucun problème ? Parce qu’il est dans le Diwan classique. Mais si le président avait cité celui-ci, auriez-vous écrit le même article ? Bien sûr que non.
Donc votre problème n’est pas l’erreur de citation. Votre problème, c’est qui la cite. Et ça, cher auteur, ça s’appelle de la mauvaise foi, pas de la rigueur philologique.
Vous voulez de la rigueur ? Je vais vous en donner. Ce que vous appelez « nada », c’est en réalité la preuve que vous avez confondu l’absence d’un vers dans votre bibliothèque avec l’absence de toute une philosophie. Mais rassurez-vous : à force de chercher la petite bête, on finit toujours par ne plus voir l’éléphant au milieu de la pièce.
Signé avec ma pique, Salah du désert, sans bac. adepte de Mutanabbi à chaque AID
Gg
Bonsoir, Synda!
Un esprit tourmenté a besoin de réponses. J’en ai 2:
1. Comme disait Victor Hugo, « Ce que tu ne sais, Google connaît ».
2. Un partenaire devient un lobby dès lors qu’il remunére des députés, des experts… pour influencer les lois.
A Bruxelles ou à Strasbourg, on estime qu’il y a plus de lobbyistes que de députés sincères ou de fonctionnaires!
3. Je n’en sais fichtre rien!
Bonne nuit 🙂
Fares
Kaisoun a dû demander à ChatGPT de lui donner une citation d’El Moutanabbi pour étayer son discours et ChatGPT a halluciné une. Il ne faut pas vouloir à KS, il débute dans l’art du prompt engineering. A moins que Kaisoun lui même hallucine des poèmes et des lobbies, vivement le upgrade du modèle.
Hannibal
Mutanabbi devrait sortir de sa tombe et déposer plainte au titre du décret 54.