Par Amin Ben Khaled
Répéter sans accumuler : anatomie d’un épuisement politique
Il est des pays qui avancent en ligne droite, d’autres qui reculent franchement, et d’autres encore qui donnent le sentiment troublant de rester immobiles tout en étant perpétuellement en mouvement. La Tunisie semble appartenir à cette troisième catégorie – peut-être la plus difficile à saisir analytiquement –, celle des sociétés engagées dans un effort constant dont les résultats paraissent toujours remis à zéro, comme si chaque séquence d’action effaçait silencieusement ce que la précédente avait tenté de construire.
Pour décrire cette dynamique singulière, la métaphore de Sisyphe s’impose avec une pertinence qui dépasse le simple effet littéraire. Condamné par les dieux à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne avant de le voir redescendre, Sisyphe n’incarne pas tant l’échec que la répétition sans accumulation – une peine sans fin, mais surtout un cycle sans mémoire. Appliquée à la trajectoire tunisienne depuis 2011, cette image permet de penser une structure, non de décrire un destin.
Une histoire politique faite de recommencements
Depuis le soulèvement de janvier 2011, la Tunisie n’a cessé d’expérimenter. Constitutions, élections disputées, alternances gouvernementales, recompositions institutionnelles successives : tout semble indiquer un pays en travail constant, traversé par des tensions qui sont, en elles-mêmes, le signe d’une vitalité politique réelle. Pourtant, à mesure que les séquences se succèdent, une impression tenace s’installe : chaque cycle politique semble s’achever sans produire de transformation véritablement durable, sans laisser de sédiment institutionnel suffisamment solide pour servir de point d’appui à la phase suivante.
Les configurations se répètent avec une régularité troublante. L’espoir cède à la désillusion, la mobilisation citoyenne à la fatigue collective, la promesse réformatrice à la méfiance généralisée. Puis, sous une forme ou une autre, le processus recommence – souvent avec les mêmes rhétoriques, les mêmes promesses reformulées. Comme si chaque tentative, au moment précis d’atteindre un point critique, était ramenée à son point de départ par une force que ni les bonnes volontés individuelles ni les changements de personnel politique ne parviennent à neutraliser.
Ce phénomène ne saurait être réduit à une simple défaillance des acteurs, à leur incompétence ou à leur mauvaise foi – interprétation commode mais intellectuellement insuffisante. Il révèle une difficulté plus profonde et plus structurelle : celle de convertir l’action politique en acquis durables, le moment d’effervescence en institution stabilisée, l’énergie mobilisée en capital accumulé.
Le déficit d’accumulation, ou pourquoi l’effort ne capitalise pas
Dans toute trajectoire historique, la question essentielle n’est pas seulement celle du changement – toutes les sociétés changent –, mais celle de l’accumulation. Les sociétés qui se transforment durablement sont celles qui parviennent à inscrire leurs ruptures dans le temps long, à faire de chaque séquence un palier à partir duquel la suivante peut s’élever. C’est cette capacité à sédimenter l’expérience qui distingue la réforme de la répétition.
Or la Tunisie semble précisément prisonnière d’une logique de discontinuité radicale. Chaque phase tend à effacer partiellement la précédente – ses acquis comme ses erreurs –, empêchant la formation d’une continuité institutionnelle et mémorielle stabilisée. Ce déficit d’accumulation produit un effet paradoxal, presque vertigineux : le pays évolue en surface, ses acteurs se renouvellent mais sans capitaliser pleinement sur l’expérience accumulée. On réapprend sans cesse ce qui avait déjà été appris, on débat sans fin de questions déjà tranchées, on repose les mêmes fondations sur un sol qui n’a pas eu le temps de se consolider.
Dans cette perspective, le « complexe de Sisyphe » ne désigne pas une incapacité à agir – les Tunisiens agissent, et parfois avec une énergie remarquable – , mais une difficulté spécifique à transformer l’action en mémoire collective et en institutions capables de résister à l’usure du temps.
Un effort réel, une fatigue invisible
Contrairement à une idée reçue qui confond immobilisme et inefficacité, la Tunisie n’est pas un pays qui ne travaille pas. Elle travaille, débat, expérimente, résiste – parfois simultanément dans des directions contradictoires. Ce qui caractérise sa situation n’est pas l’inertie, mais quelque chose de plus subtil et, à bien des égards, de plus épuisant : un mouvement constant qui ne semble pas porter ses fruits à la mesure des efforts consentis.
Cette fatigue n’est pas seulement économique, bien que la dégradation des conditions matérielles soit réelle et documentée. Elle est avant tout symbolique et politique. Elle affecte progressivement la manière dont les citoyens perçoivent l’utilité même de l’engagement public : à quoi bon se mobiliser, voter, débattre, si les mêmes impasses se reforment inexorablement ? Pourquoi pousser le rocher, si celui-ci est destiné à retomber ?
Cette interrogation, lorsqu’elle s’installe collectivement, peut produire deux réactions opposées mais également problématiques. La première est une intensification paradoxale de l’effort – une surenchère mobilisatrice qui cherche à briser le cycle par la seule force de la volonté, sans s’interroger sur les mécanismes qui le perpétuent. La seconde est un retrait progressif, une forme de désengagement silencieux et diffus qui se traduit moins par une opposition frontale que par une indifférence croissante aux affaires publiques. Dans les deux cas, la dynamique reste enfermée dans le cadre même qu’elle prétend dépasser, faute d’avoir identifié ce qui, précisément, le produit.
Que transporte réellement le rocher tunisien ?
Chez Sisyphe, le rocher n’est jamais défini. Il est simplement là, masse opaque et pesante que le héros doit déplacer sans en connaître la nature. Transposée à la situation tunisienne, cette indétermination invite à formuler une question que l’urgence politique laisse rarement le temps de poser : que contient réellement ce « rocher » que la société pousse depuis plus d’une décennie ?
S’agit-il d’un modèle économique fondamentalement inadapté, hérité d’une période révolue et jamais sérieusement réformé ? D’une fracture sociale persistante entre régions, entre générations, entre classes, qui rend toute cohésion nationale fragile ? D’une relation ambivalente à l’État – à la fois rejeté comme oppressif et réclamé comme providence –, qui paralyse toute redéfinition du contrat social ? Ou encore d’une difficulté plus fondamentale à produire un récit collectif cohérent, un horizon partagé à partir duquel une action commune deviendrait possible ?
La réponse est vraisemblablement plurielle. Car le propre des structures complexes est précisément de superposer plusieurs niveaux de contrainte, rendant toute résolution partielle – économique seule, politique seule, culturelle seule – structurellement insuffisante. Le rocher tunisien est lourd de toutes ces couches à la fois, et c’est cette densité composite qui en rend le déplacement si difficile.
Briser le cycle ou le comprendre ?
La tentation est grande, face à un tel diagnostic, de conclure à la nécessité de « briser le cycle » ; formule qui a le mérite de la clarté, mais le défaut de l’abstraction. Une telle injonction reste en effet creuse tant que les mécanismes précis de la répétition n’ont pas été sérieusement identifiés et compris. Changer sans comprendre ce qui empêche le changement de durer, c’est risquer de reproduire, sous des formes nouvelles, la logique même que l’on prétend dépasser.
Dans le mythe grec, Sisyphe est condamné par les dieux – sa peine est extérieure, transcendante, irrévocable. Dans la réalité tunisienne, aucune fatalité de cet ordre n’existe. Le cycle n’est pas imposé de l’extérieur par une puissance indifférente : il est produit et reproduit par des interactions internes – politiques, économiques, sociales et symboliques – dont les acteurs sont, pour une part, les agents à leur insu. Ce déplacement du regard est décisif, car il rouvre l’espace de la transformation là où le fatalisme le referme.
Sortir du complexe de Sisyphe supposerait alors non pas un geste spectaculaire de rupture – dont l’histoire récente a montré les limites –, mais un travail plus discret, plus patient, moins immédiatement visible : transformer les expériences collectives en acquis institutionnels durables ; inscrire les réformes dans une temporalité longue qui résiste aux alternances ; produire, enfin, un récit national capable de donner sens à l’effort collectif et de relier les générations entre elles, plutôt que de les condamner à recommencer indéfiniment depuis le début.
Une question ouverte
Dans son interprétation célèbre du mythe, Albert Camus voyait en Sisyphe une figure de lucidité tragique : un homme qui, pleinement conscient de l’absurdité de sa tâche, trouvait malgré tout une forme de liberté souveraine dans son effort même. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », écrivait-il – formule qui reste l’une des plus belles provocations de la philosophie du XXe siècle.
Mais peut-on se satisfaire de cette résolution pour la Tunisie ? La lucidité sans transformation est-elle un horizon acceptable pour une société qui a, en 2011, décidé de se donner les moyens de son histoire ? La question reste ouverte – et c’est peut-être là sa seule certitude. Car la réponse ne réside vraisemblablement ni dans une rupture radicale qui ferait table rase du passé, ni dans la poursuite mécanique d’un mouvement qui s’épuise dans sa propre circularité, mais dans une capacité encore incertaine, encore à construire : celle de faire du passé non plus un poids à pousser indéfiniment, mais un socle à partir duquel, enfin, construire.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










