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Le populisme au Smig de la pensée

Par Marouen Achouri

Certaines phrases devraient disqualifier instantanément leur auteur. En Tunisie de 2026, elles passent, s’installent, et parfois même prospèrent dans un silence gêné.

Le député Tarek Mehdi a franchi un cap. Pas une ligne rouge, non. Un faisceau entier. En déclarant que « ces gens-là doivent partir coûte que coûte », il a ouvert la porte. En ajoutant que « qu’une Africaine soit violée, cela ne peut pas arriver. En Tunisie, on a la beauté. Nous ne manquons de rien. Nous avons tout », il a décidé de l’enfoncer à coups de clichés douteux et d’une logique qui oscille entre le mépris et l’absurde.

Quand l’indéfendable devient tolérable

Résultat ? Une indignation, certes. Des réactions outrées, bien sûr. Mais concrètement ? Rien. Ou presque. Pas de sanction, pas de rappel à l’ordre institutionnel, pas même une tentative sérieuse de recadrage. Le néant. Comme si banaliser le racisme et relativiser le viol relevait désormais de la simple maladresse verbale.

Dans le même pays, dans le même climat politique, Sonia Dahmani a passé de longs mois en prison. Son crime ? Avoir osé dire que le racisme existe en Tunisie. Avoir prononcé ce fameux « Heyla El Bled » qui, visiblement, a plus choqué que des propos assimilant la dignité humaine à un concours de beauté.

Condamnée à deux ans de prison sur la base du décret-loi 54 pour « diffusion de fausses informations », elle paie le prix d’une parole qui dérange. Elle a documenté, illustré, expliqué. On lui a répondu par une condamnation.

Même logique pour Ahmed Souab. Cinq ans de prison. Une peine lourde, articulée autour d’accusations graves, liées à une vidéo et à des propos tenus dans un contexte politique déjà explosif. Là encore, la machine judiciaire ne tremble pas.

Deux poids, deux mesures. Une indulgence suspecte pour les uns, une sévérité implacable pour les autres. Être député pro-régime semble offrir une immunité informelle. Être critique vous expose à une rigueur judiciaire exemplaire. Une justice qui choisit ses combats finit toujours par perdre sa crédibilité.

Une fracture morale au cœur de la société

Le plus inquiétant, dans cette affaire, n’est pas seulement politique. Il est sociétal. Il révèle une fracture profonde, presque schizophrénique.

D’un côté, une Tunisie qui défend les droits, les libertés, la dignité humaine. Une Tunisie qui refuse le racisme, qui combat les violences faites aux femmes, qui tente — parfois difficilement — de s’inscrire dans une modernité respectueuse des individus.

De l’autre, une Tunisie qui banalise, relativise, voire revendique. Une Tunisie où certains estiment encore que le corps d’une femme peut être évalué, comparé, jugé. Une Tunisie où le viol peut être implicitement hiérarchisé selon des critères aussi absurdes que la nationalité ou la « beauté ».

Le plus troublant, c’est que ces deux Tunisie coexistent. Elles ne sont pas séparées géographiquement, ni socialement. Elles viennent du même terreau, de la même histoire, du même système éducatif. Elles partagent les mêmes rues, les mêmes institutions, les mêmes débats télévisés.

Alors comment expliquer un tel écart ?

Peut-être parce que la modernité tunisienne a toujours été incomplète. Elle a été impulsée, souvent imposée, parfois mal digérée. Elle a produit une élite consciente des enjeux des droits humains, mais elle a laissé derrière elle une partie de la société encore prisonnière de réflexes archaïques.

Le problème, aujourd’hui, c’est que ces réflexes ne sont plus seulement privés. Ils deviennent publics. Pire : ils sont portés par des responsables politiques. Et quand ces discours trouvent une tribune officielle, ils cessent d’être marginaux. Ils deviennent légitimes.

Ce n’est plus un simple dérapage. C’est un symptôme.

Entre hommes d’État et marchands de préjugés

La politique, la vraie, n’a jamais consisté à flatter les instincts les plus bas. Elle a toujours été un exercice d’élévation. Une tentative, parfois audacieuse, de tirer une société vers le haut.

Habib Bourguiba l’avait compris. On peut contester ses méthodes, débattre de ses choix, critiquer son autoritarisme. Mais on ne peut pas lui enlever cela : il a voulu transformer la société tunisienne. Il l’a bousculée, parfois violemment, mais toujours avec une vision. Il a imposé des réformes qui allaient à contre-courant des mentalités de l’époque. Il a pris le risque de déplaire pour faire avancer. C’est cela, un homme d’État.

À l’inverse, le politicard (le vrai, le pur produit de la médiocrité ambiante) fonctionne à l’envers. Il ne tire pas vers le haut, il s’adapte vers le bas. Il ne corrige pas les préjugés, il les caresse. Il ne combat pas les instincts, il les exploite.

Le racisme ? Un levier électoral.
Le conservatisme ? Une rente politique.
La peur de l’autre ? Un carburant efficace.

Le politicard investit dans ce qu’il y a de plus facile : la jalousie, la haine, le rejet, l’envie de nivellement par le bas. Il surfe sur les frustrations, amplifie les ressentiments et transforme les faiblesses collectives en programme politique. C’est le Smig de la politique. Le minimum syndical de la démagogie.

Et le plus inquiétant, c’est que cela marche. Parce que c’est simple. Parce que c’est accessible. Parce que cela ne demande aucun effort intellectuel, aucune remise en question.

À court terme, cela rapporte. À long terme, cela détruit.

Car une société qui accepte que ses représentants banalisent le racisme ou relativisent le viol est une société qui abdique une partie de son humanité. Une société qui punit ceux qui dénoncent et protège ceux qui dérapent est une société qui marche sur la tête.

La question, au fond, est simple : veut-on encore avancer, ou préfère-t-on s’enfoncer confortablement dans nos pires travers ? La réponse, pour l’instant, reste tragiquement ambiguë.

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