Par Ridha Zahrouni
Nous devrions tous être conscients que notre école est dans un état comatique, faire fi de la gravité de ce constat est à la fois irresponsable et condamnable. Notre devoir à tous est de réinstaurer le droit à la dignité de nos enfants des générations présentes et futures en leur concédant leur droit au savoir et à la connaissance et en les préservant du supplice de l’ignorance. Et compte tenu de la gravité des enjeux, il devient primordial de remédier à la situation en procédant, en toute urgence, à la refonte de notre école, et en accordant au projet la priorité de toutes nos priorités nationales. Et comme le dit un vieil adage arabe, il faut faire lebon diagnostic pour prescrire les bons remèdes.
Diagnostic de l’état du système éducatif tunisien
Si nous sommes tous d’accord sur l’état critique de notre système éducatif, il nous faut reconnaitre tout simplement que la principale cause de la ruine de notre école, est incontestablement la très »mauvaise gouvernance » qui a caractérisé la gestion du secteur de l’éducation pendant plus de trois décennies, et plusieurs aspects de cette gouvernance sont à déplorer, notamment :
– la distance qui sépare les décideurs à tous les niveaux, de la réalité de nos écoles.
Ils sont loin des vrais soucis du secteur, du déclin des conditions sociales et intellectuelles des élèves, des familles et des régions et de la vérité des résultats réalisés. Leurs décisions sont généralement, prises sous la contrainte et dans la précipitation, elles ont souvent cherché à traduire une vision personnalisée ou à satisfaire les desideratas de l’autorité en place.
– La mauvaise gestion des ressources mises à la disposition des écoles.
Au niveau de l’affectation et de l’emploi des personnels, des infrastructures et des équipements ainsi qu’au niveau de l’évaluation des besoins et des ressources nécessaires. Des défaillances et des différences que l’on constate au niveau des établissements scolaires des régions et à l’intérieur d’une même région, et par phases d’enseignement primaire, préparatoire et secondaire.
– L’absence de vraies procédures efficaces et réactives pour le suivi du système.
Des défaillances graves au niveau de l’évaluation et du contrôle du rendu des différentes composantes et structures du secteur. Ce qui a réduit considérablement les options et l’envergure des interventions en cas de besoin, et a souvent, réduit à néant leur efficacité.
– L’absence des parents de la mise en œuvre du projet de l’école.
Des parents écartés, démissionnaires, inconscients ou égoïstes, mais qui, dans leur majorité écrasante refusent d’apporter leur soutien au bon fonctionnement de l’école.
Je rappelle en outre que cette mauvaise gouvernance a été à l’origine de la prise de plusieurs « mauvaises décisions » et « mauvais choix » comme ;
– L’introduction des concepts de formation de base, de l’approche par compétences et la suppression de l’obligation du concours du sixième:
Sans aucune étude de la valeur ajoutée de ces nouveaux concepts, de la façon de les appliquer et des préalables nécessaires pour leur mise en œuvre.
– Confusion au niveau de la définition des fonctions de l’école, de ses approches pédagogiques, du contenu de ses programmes et de ses procédés d’évaluation :
Un système qui s’articule autour de la communication des connaissances, épuise l’élève par le volume des cours et la charge du temps nécessaire à l’enseignement et au soutien. Un système qui prive de facto nos enfants et nos jeunes, de leur droit à un temps social et de loisir pour se détendre, récupérer et se reposer et pour construire leur personnalité.
– L’enseignement des matières scientifiques en arabe dans les collèges et en français dans les lycées :
Un choix à l’origine de plusieurs perturbations chez les élèves au niveau de l’accommodation et de la compréhension et d’une perte énorme et injustifiée du temps scolaire, et une atteinte grave à leurs chances de réussite
Remettre la bonne gouvernance au cœur de la réforme, c’est le seul remède
Les pouvoirs politiques auraient dû intervenir depuis bien longtemps pour remédier à la situation, malgré les nombreux cris de détresse lancés pour sauver notre école publique et des alertes au sujet de son état critique. Mais tous leurs efforts sont restés vains, ils n’ont pas compris tout bonnement que la réussite de toute réforme de notre école doit passer obligatoirement par le biais d’une stratégie visant la mise en œuvre d’une « vraie bonne gouvernance » du secteur, et essentiellement la gouvernance de sa réforme elle-même.
Larousse définit le verbe « gouverner » comme étant l’exercice sur un pays, un peuple, d’un pouvoir politique, en particulier le pouvoir exécutif ; c’est diriger les affaires publiques, la vie politique d’un État.
Pour l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire(1), la gouvernance, est définie comme étant » la capacité des sociétés humaines à se doter des systèmes de représentation, d’institutions, règles, de procédures, de moyens de mesure, de processus, de corps sociaux capables de gérer les interdépendances de manière pacifique. La « bonne gouvernance » ne sert pas seulement à maintenir le cap, mais est aussi un instrument d’aide au changement. »
Refonte de la réglementation du service de l’éducation ou l’impératif de réussite
La bonne gouvernance d’un service public, l’école en est un, doit prendre ses racines dans la réglementation en vigueur pour se décliner par la suite, sur la planification des différentes activités rattachées à ce service et sur leurs différentes phases d’exécution, de contrôle et d’évaluation.
Cette réglementation est formée de l’ensemble des indications, des règles de gestion et de conduite et des restrictions régissant les différentes activités couvertes par l’école. Elle doit porter, notamment, sur les missions qu’elle a à exécuter, les règlements, les normes et les critères qu’elle doit respecter, les structures et les acteurs concernés, les orientations à observer et les objectifs à réaliser.
Le secteur de l’éducation en Tunisie est réglementé aujourd’hui par la loi d’orientation n° 2002-80 du 23 juillet 2002, relative à l’éducation et à l’enseignement et par tous les textes y afférents. Une réglementation qui est globalement devenue caduque, plusieurs de ses dispositions nécessitent d’être repises ou abrogées, d’autres doivent être ajoutées.
C’est le cas, par exemple, des dispositions signalées ci-haut, relatives aux engagements de l’Etat, aux fonctions de l’Ecole, aux sens et à la place des langues dans chacune des phases de l’enseignement scolaire, à la place des parents d’élèves et des associations de parents d’élèves dans la mise en œuvre du projet de l’école et à la référence de notre système éducatif.
En outre, plusieurs carences sont constatées au niveau des textes actuels, notamment, celles qui concernent la prise en charge par l’école du volet santé scolaire des élèves, de leur handicap et leurs besoins spécifiques ; sa prise en compte de plusieurs aspects de l’éducation qu’exigent notre vie contemporaine de tous les jours telle que l’éducation à la bonne utilisation des réseaux sociaux, l’éducation aux arts et aux cultures, l’éducation à la santé, l’éducation à l’environnement, l’éducation nutritive, l’éducation émotionnelle et l’éducation à la sécurité routière. Il faut prévoir également des dispositions portant sur l’autonomie au niveau de la gestion des établissements scolaires, sur le rôle du conseil supérieur de l’enseignement et de l’éducation déjà créé, d’autres instances doivent également voir le jour, sur le rôle que doit jouer le secteur privé dans le domaine etc.
La refonte de cette règlementation est devenue de ce fait nécessaire et même urgente, l’objectif étant de poser les concepts appropriés et les fondements durables de notre école de demain. La réussite du projet passe nécessairement par l’adoption avec un large consensus, de cette nouvelle réglementation. C’est par le biais de la loi que le projet de la réforme doit être lancé, c’est sur la base de la loi que notre école doit être reconstruite, c’est grâce à la loi que sa bonne gouvernance et la pérennité de sa qualité doivent être assurées. Cela n’exclut aucunement que plusieurs autres actions doivent être engagées en toute urgence notamment celles qui portent sur la phase primaire et sur la dotation de nos enfants de vraies aptitudes de lecture, d’écriture, de calcul et de respect et la garantie du passage mérité du maximum de ses apprenants.
BIO EXPRESS
Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
* L’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire est une organisation non gouvernementale dont la plateforme est rédigée en 1993. Elle s’organise en un réseau informel constitué de personnes, institutions et mouvements qui, conscients de la complexité des problèmes actuels, recherchent les mutations nécessaires pour agir et peser ensemble sur l’avenir. Ils créent ainsi une dynamique sociale et inventent de nouvelles formes d’action collective










