Moins de croissance, plus d’incertitudes et des effets différés mais persistants : l’analyste financier Bassem Ennaifer met en garde contre les répercussions durables du conflit au Moyen-Orient sur l’économie mondiale, y compris en Tunisie.
Intervenant mercredi 15 avril 2026 au micro de Manel Gharbi, dans l’émission Eco Mag diffusée sur Express FM, l’expert a décrypté les dernières projections du Fonds monétaire international (FMI) dans un contexte de tensions croissantes dans la région.
Il souligne que les nouvelles prévisions de croissance mondiale sont nettement moins optimistes que les précédentes. « Les attentes sont aujourd’hui moins favorables qu’avant, et cela reste une conséquence directe de ce qui se passe actuellement », indique-t-il.
Une dégradation liée aux marchés de l’énergie et aux matières premières
Selon M. Ennaifer, le conflit a eu un impact direct non seulement sur les prix du pétrole, mais aussi sur un ensemble plus large de matières premières stratégiques. Il insiste notamment sur les engrais, dont une part importante de la production mondiale provient de la région, avec des implications directes pour les secteurs agricoles.
Dans ce contexte, la hausse des prix de l’énergie constitue le premier canal de transmission, affectant en priorité les pays importateurs de pétrole avant de se diffuser à l’ensemble de l’économie mondiale.
Le risque du détroit d’Ormuz au cœur des inquiétudes
L’analyste met en garde contre les tensions autour du détroit d’Ormuz, point névralgique du commerce mondial de pétrole. Si, à court terme, les stocks disponibles permettent d’éviter des ruptures d’approvisionnement, la situation pourrait devenir plus critique si les perturbations venaient à se prolonger.
« À court terme, il n’y a pas de problème majeur grâce aux stocks, mais si la situation dure, les difficultés apparaîtront après plusieurs semaines, voire quelques mois », explique-t-il.
Les économies asiatiques — Chine, Inde, Japon et Corée du Sud — apparaissent particulièrement exposées, en raison de leur dépendance aux importations énergétiques en provenance de la région. Une perturbation de leur activité aurait des répercussions à l’échelle mondiale, ces économies constituant des piliers de la production mondiale.
Une économie mondiale fortement interconnectée
Bassem Ennaifer insiste sur le caractère profondément interconnecté de l’économie mondiale. Le ralentissement des grandes économies se transmet mécaniquement aux pays en développement.
« Si les grandes économies enregistrent une croissance plus faible, cela signifie automatiquement une baisse de la demande pour les pays exportateurs », souligne-t-il, insistant sur l’impossibilité pour les économies ouvertes de se découpler de ces dynamiques.
Des impacts différenciés dans le Golfe
Les effets de la crise varient selon la structure des économies. S’agissant du Qatar, il explique que la centralité du gaz dans son modèle économique accentue son exposition. Des installations gazières ont été affectées, nécessitant parfois plusieurs années pour rétablir les capacités de production.
À l’inverse, les économies plus diversifiées, comme les Émirats arabes unis, apparaissent relativement moins vulnérables, grâce à une base économique plus large et une plus grande capacité d’adaptation face aux chocs.
Dans l’ensemble, la région du Golfe, en tant que centre névralgique de l’énergie mondiale, reste directement exposée aux conséquences économiques du conflit.
Vers une reconfiguration des stratégies énergétiques
Au-delà de l’impact immédiat, cette crise pourrait accélérer une révision des stratégies énergétiques dans la région. L’analyste évoque notamment la nécessité de diversifier les routes d’exportation et de réduire la dépendance aux passages maritimes sensibles comme le détroit d’Ormuz.
Cette dynamique pourrait se traduire par de nouveaux investissements dans des infrastructures alternatives, notamment terrestres.
Une prime de risque désormais intégrée
L’un des changements majeurs concerne la perception du risque. Le scénario d’une perturbation du détroit d’Ormuz, longtemps jugé improbable, est désormais intégré par les marchés.
« Aujourd’hui, cette hypothèse est devenue réelle », souligne Bassem Ennaifer, évoquant l’apparition d’une prime de risque qui pourrait peser durablement sur l’attractivité de la région et influencer les décisions d’investissement.
Tunisie : une croissance stable, mais des équilibres fragiles
Pour la Tunisie, les prévisions de croissance restent globalement stables, autour de 2%. Une stabilité qui traduit une certaine résilience, mais qui ne protège pas contre les chocs externes.
Le premier impact concernera la facture énergétique. En tant que pays importateur, la Tunisie subira les effets de la hausse des prix du pétrole avec un décalage dans le temps.
« L’augmentation des prix ne se voit pas immédiatement. Elle apparaît progressivement sur les mois suivants », précise-t-il, évoquant un effet différé sur les coûts d’importation et de production.
Exportations et production sous pression
L’économie tunisienne, fortement dépendante des exportations vers l’Europe, pourrait être affectée par un ralentissement de la demande extérieure.
Dans le même temps, les coûts de production devraient augmenter sous l’effet de la hausse des matières premières, de l’augmentation des coûts d’approvisionnement et des perturbations des chaînes logistiques internationales.
Toutefois, ces pressions concernent également les concurrents de la Tunisie sur les marchés internationaux, ce qui peut atténuer partiellement l’impact sur la compétitivité relative.
Un tourisme sensible au contexte régional
Le secteur touristique pourrait également pâtir de la situation. L’analyste rappelle que les décisions des touristes ne reposent pas uniquement sur la situation interne d’un pays, mais sur la perception globale de la stabilité régionale.
Dans ce contexte, l’ensemble de la région peut être affecté, indépendamment des conditions spécifiques à chaque destination.
Des finances publiques exposées
Sur le plan budgétaire, la hausse des prix de l’énergie constitue un risque majeur. Bassem Ennaifer rappelle qu’une augmentation d’un dollar du prix du baril représente environ 134 millions de dinars supplémentaires pour les finances publiques.
Il souligne toutefois que l’impact dépendra du prix moyen sur l’ensemble de l’année, initialement estimé à 63,3 dollars le baril, et non des variations ponctuelles observées sur les marchés.
Un choc différé mais durable
Enfin, l’analyste insiste sur le décalage temporel des effets économiques. Même en cas d’arrêt rapide du conflit, les répercussions continueront de se faire sentir.
« Les effets apparaîtront surtout à partir du deuxième et du troisième trimestre », indique-t-il, précisant qu’il faudra plusieurs mois — au moins quatre à cinq — pour mesurer pleinement l’impact de la crise.
À l’image des crises précédentes, les conséquences économiques devraient ainsi s’inscrire dans la durée, bien au-delà du choc initial.
I.N.










